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Une nouvelle majorité conservatrice en Turquie?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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À moins d'une semaine des élections législatives, le parti conservateur et islamiste modéré AKP du président Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002, est menacé de perdre sa majorité absolue au Parlement, en raison d'une opposition qui reprendrait des forces sur les derniers jours de la campagne en exploitant diverses polémiques.

La question que se pose les observateurs de la vie politique turque est la suivante: est-ce que le Parti pour la justice et le développement (Adalet ve Kalkınma Partisi - AKP, droite) du président Recep Tayyip Erdogan et du Premier ministre Ahmet Davutoglu aura la majorité absolue à l'issue des élections législatives, le 7 juin prochain, comme c'est le cas depuis son arrivée au pouvoir en 2002? Ce qui était une questions saugrenue il y a encore quelques mois se pose de plus en plus ces derniers jours d'une campagne électorale tendue, où le président Erdogan s'en est mêlé.

Bilan économique (presque) convaincant

Même si la majorité ne saurait être établie, il y a une chose de certaine. L'AKP resterait le parti le plus populaire de Turquie. La première raison est liée à la politique économique, considérée comme néo-libérale par l'opposition de gauche. Ce pays émergent tient un rythme de croissance soutenu depuis plusieurs années, même si d'après les données du Fonds monétaire international (FMI), confirmant celles du Türkiye İstatistik Kanunu l'équivalent turc de l'Insee français, la croissance de l'économie turque a ralenti depuis la crise de 2008-2009, se ressentant avec un chômage qui est reparti à la hausse, le FMI prévoyant d'ailleurs un taux de chômage de 11% en 2015 (cf graphique).

Et pourtant, le pouvoir exécutif a réussi en 12 ans à réduire de plus de la moitié la dette publique turque, passant de 74% en 2002 à 33,5% du PIB en 2014, d'après le FMI. Ce qui est une belle performance et c'est étonnant que les économistes libéraux ne citent guère Ankara comme exemple.

Revendications sociales

Ce qui peut justifier cette absence de la part des tenants de l'orthodoxie est que la Turquie, comme d'autres pays émergents (Inde, Brésil, Afrique du Sud), subit une guerre des monnaies ces dernières années, à tel point que la Livre turque s'est affaiblie par rapport au dollar ou à l'euro et que durant l'année 2014, des manifestations violemment réprimées eurent lieu dans le pays, notamment à Istanbul, où le coût de la vie a explosé pour les jeunes diplômés ayant face à eux un marché du travail redevenu atone.

Une autre revendication sociale reste prioritaire, c'est la question religieuse. En effet, avec la France, la Turquie est l'autre pays où la laïcité est institutionnalisée. Or, depuis que l'AKP est au pouvoir, nombre d'opposants, notamment les kémalistes du Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi - CHP, centre-gauche), fondé par Mustafa Kemal, fondateur de la République turque en 1923, redoutent que la laïcité turque soit mise en péril. Pour l'instant, Erdogan et l'AKP ne l'ont pas fait, mais cette inquiétude reste vivace au sein de la population.

Le vote kurde décisif

L'un des éléments centraux de la campagne demeure la participation de la minorité kurde au vote de dimanche prochain. Et un parti semble attirer l'attention de cette minorité, c'est le Parti démocratique du peuple (Halkların Demokratik Partisi - HDP, gauche radicale). Ce parti, considéré par certains observateurs comme le pendant turc de la coalition grecque de gauche radicale Syriza, du parti espagnol Podemos, ainsi que du parti allemand Die Linke ou de la coalition de gauche radicale française du Front de gauche car il a en commun la posture anticapitaliste, serait accrédité de 10% des voix au niveau national, selon plusieurs sondages.

Et si ce serait le cas dimanche, le HDP pourrait être le parti qui forcerait l'AKP à trouver des alliés, notamment du côté des libéraux ou des nationalistes pour pouvoir gouverner. En tout cas, la gauche radicale entend bien faire passer le message des Kurdes Turcs, si ces derniers se mobilisent dans les urnes.

Daech, invité suprise de la campagne

Les kurdes de Turquie pourraient bien en profiter, d'autant plus qu'un invité surprise s'est immiscé dans l'élection, c'est l'État islamique. L'organisation terroriste, qui combat en Irak et en Syrie, et où les Kurdes Syriens ont eu fort affaire du côté de Kobané (ville frontalière avec la Turquie), pose une épine dans le pied du gouvernement car un journal d'opposition affirme que le pouvoir exécutif livre des armes à Daech.

Ce à quoi Ankara menace de réprimer avec un nouvel arsenal législatif plus répressif envers la presse, ce qui pourrait être une atteinte supplémentaire à la liberté de la presse car depuis l'arrivée de l'AKP, la presse a été de plus en plus muselée et des organisations comme Reporters sans frontières s'en inquiètent. Toujours est-il que Daech tombe mal pour le gouvernement, révélant une certaine ambigüité à l'égard de cette organisation.

UE ou pas UE?

Une autre relation ambigüe existe en Turquie, c'est celle avec les pays de l'Union européenne. Depuis plusieurs décennies, la question de l'intégration de la Turquie dans l'espace économique européen est débattue dans les pays membres. Ankara, qui était plutôt enclin à convaincre Bruxelles de l'idée de l'intégration, semble faire machine arrière, vu le contexte économique. Les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'UE insistent sur le fait qu'Ankara pourrait, à moyen terme, être le pays le plus peuplé de l'Union si cela se fait (islamophobie à peine voilée, xD) et que la république turque n'a jamais reconnu le génocide arménien de 1915 (durant la première guerre mondiale).

Sur ce dernier point, ça semble choquant mais pourtant, c'est bien compréhensible. Le génocide arménien d'il y a 1 siècle pile a été fait par l'Empire Ottoman, pas par la République turque, d'autant plus que l'AKP joue sur la nostalgie en célébrant la prise de Constantinople (actuelle Istanbul), le 30 mai dernier. De même que jusque dans les années 90 en France, la République ne reconnaissait pas la participation de l'Hexagone à la Shoah car c'était de l'œuvre du régime de Vichy. Ça demandera du temps avant que la reconnaissance se fasse mais qui dit reconnaissance dit réparation. Mais à qui? L'État arménien? Les descendants des victimes? C'est loin d'être simple!

Un renversement d'alliances?

Dernier point à aborder, au niveau de la politique extérieure, c'est la question des alliances. Traditionnellement, la Turquie est un pays pro-états-unien et pro-israélien, ce qui est une exception notable dans les pays où la confession musulmane est majoritaire. Néanmoins, l'alliance entre Ankara, Washington et Jérusalem tend à ne plus l'être car depuis 2010, les rapports diplomatiques se sont tendus.

Premièrement, la Turquie prend ses distances avec Israël car une flotille composée d'activistes turcs venant ravitailler la ville de Gaza, soumise à un blocus de la part d'Israël, a été attaquée par la marine israélienne, faisant plusieurs morts. Deuxièmement, Erdogan, pro-américain, fait désormais les yeux doux à la Russie de Vladimir Poutine, notamment depuis l'établissement de l'embargo russe sur les produits occidentaux en août 2014. La diplomatie "économique" marche à plein pour Ankara, en recherche de débouchés commerciaux et d'alliés militaires pour ainsi compter dans les relations internationales.

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