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"Poser des questions politiques, c'est poser des questions économiques"

Publié le par JoSeseSeko

"Poser des questions politiques, c'est poser des questions économiques"

Dans un débat organisé par l'Association critique des médias (Acrimed) sur le sujet du journalisme économique et du traitement de l'information économique, le journaliste de La Tribune Romaric Godin, invité par Acrimed, a pu démontrer que la pluralité des politiques économiques n'est pas impossible à mettre en débat pour permettre aux citoyens-lecteurs de faire un choix en ayant l'ensemble des éléments, et pas seulement ceux qui prédominent dans les médias économiques.

Je dois vous avouer, chers lecteurs, que c'est un peu par un coup de bol que j'ai su qu'il y aurait une conférence sur le journalisme économique de la part d'Acrimed, jeudi 15 octobre, à la Bourse du travail à Paris. Et c'était un moment très intéressant à assister, surtout que l'intervenant extérieur invité par l'association est le journaliste économique Romaric Godin, du journal La Tribune. Une plume que je lis régulièrement, notamment avec ses papiers sur la Grèce qui ont eu un écho politique et médiatique, et un homme que j'ai eu la chance de côtoyer puisque j'ai fait un stage dans cette rédaction.

"En première ligne"

L'une des difficultés pour un journaliste économique membre d'un journal qui dépend de financements privés ou de revenus de la publicité, c'est qu'il se retrouve "en première ligne" face aux annonceurs, d'après Godin. Dans ce genre de situation, la liberté éditoriale est vite limitée, pour ne pas dire que l'autocensure serait une norme. Néanmoins, l'actionnaire majoritaire d'un journal peut tout à faire laisser une marge de manœuvre, comme l'affirme Godin par rapport à sa situation à La Tribune, où l'actionnaire majoritaire (Jean-Christophe Tortora depuis 2012), n'est pas venu lui faire des reproches, notamment avec ses articles sur la Grèce, à rebours de bon nombre de confrères chroniqueurs bien-pensants (Dominique Seux des Échos, Nicolas Doze de BFMTV, etc.). Mais c'est assez exceptionnel pour une presse française très endettée, exposée aux industriels, aux financiers, qui entendent faire valoir leurs sociétés.

En tout cas, il est rare qu'un journaliste (ou chroniqueur) économique, qu'un économiste se fasse inviter par les mass media en ayant une approche non dominante. Mathias Reymond, l'intervenant d'Acrimed le rappelle bien. Par exemple, entre 2008 et 2012, 8 économistes trustaient plus de 50% des invitations dans des émissions télé. Les voici: Élie Cohen, Daniel Cohen, Michel Godet, Jacques Attali, Nicolas Bouzou, Christian Saint-Étienne, Philippe Dessertine et Bernard Maris. À l'exception de ce dernier, mort durant l'attaque de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, tous sont des tenants de l'orthodoxie économique, à savoir, une libéralisation essentielle de l'économie, un désengagement de l'État même s'il faut venir lui prendre son argent en cas de crise privée devenue générale. Mais ils sont soutenus par les éditorialistes (Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Alain Duhamel, etc.), ces "penseurs qui pensent plus vite que leur ombre" (Pierre Bourdieu), sur les idées toutes faites que les économistes orthodoxes aiment à répéter à longueur d'année. Et cette démarche d'aliénation des citoyens tend à marcher puisque ces derniers temps, des sondages parus dans Les Échos affirment que le virage libéral serait défendu par beaucoup de français. Quand on sait que ce quotidien est détenu par Bernard Arnault, 1ère fortune de France, il faut prendre ça avec des pincettes.

Schizophrénie du lectorat

Du coup, faire entendre d'autres sons de cloche, dans l'intérêt du grand public, devient difficile. Surtout si ce public, qui attend justement des propositions alternatives, n'y prête finalement pas attention, le snobe et laisse ainsi le "mainstream" triompher dans les esprits. La remarque que fait Godin sur la relation ambigüe, pour ne pas dire schizophrénique, entre un journal économique et le lectorat est très pertinente. Je l'avais moi-même fait savoir auprès de vous, mes chers lecteurs, par ici. Le cliché selon lequel un média économique est automatiquement un média libéral, un média de riches, a la vie dure. Pourtant, c'est loin d'être exact car Godin montre l'exemple dans ce qu'il écrit dans La Tribune - et il n'est pas le seul dans ce journal, je peux en témoigner -, mais un journal comme Alternatives Économiques défend une approche hétérodoxe de l'économie, dans laquelle elle est reliée à la politique, à l'histoire, à la sociologie, etc.

Mais cette schizophrénie traduit combien les réformes de l'enseignement de l'économie, tant dans le lycée que dans l'université, vont dans le sens de la pensée dominante, aliénant ainsi les citoyens. Et Godin regrette cette orientation car du coup, cela ne motive pas les citoyens à lire des contenus alternatifs ou bien, ils se défoulent sur ces dits contenus avec des commentaires injurieux, ce dont le journaliste a pu attester sur ses papiers concernant la Grèce ou une interview de Jean-Luc Mélenchon par exemple. Il n'empêche, pour prendre l'exemple de la fac, l'avortement, en raison du lobby orthodoxe fait par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel 2014 Jean Tirole, de la création d'une filière hétérodoxe, montre à quel point la pensée mainstream se comporte de manière totalitaire et est un danger pour la démocratie.

Responsabilité du journaliste et du lecteur

Dans un secteur où de multiples facettes coexistent, la question de la responsabilité devient primordiale. Pour le journaliste, il est responsable du traitement de l'information, se doit ne pas mettre la vie d'autrui en danger - le contre-exemple de BFMTV au moment de l'attaque de l'épicerie casher à Paris en janvier 2015 est à éviter -, et se doit quelque part d'être le plus exhaustif possible en rassemblant des points de vue diamétralement opposés si possible en est. Pour le lecteur, il est de sa responsabilité de permettre à un journaliste de vivre de son métier en finançant son travail. Mais avec Internet, la tendance est à vouloir des articles visibles gratuitement, quitte à se plaindre de leur contenu. Bon, quelque part, Internet est à la fois le bourreau et l'ange gardien de la presse (en général).

Rétrospectivement, je m'en veux de ne pas avoir demandé à Godin, d'autant plus qu'on se connaît, si une certaine mixité pigmentaire (pour ne pas dire raciale) pouvait se développer à l'avenir dans la presse économique. C'est un peu délicat mais quand on dessine le profil-type d'un journaliste économique, d'un éditorialiste ou d'un économiste, il en ressort que c'est un homme, la cinquantaine passée, orthodoxe, le plus souvent marié et blanc de peau. Ce n'est pas reluisant pour les femmes, j'en connais plusieurs qui sont parfaitement compétentes, pour les jeunes comme moi et d'autres, les hétérodoxes, les célibataires ou surtout les non-blancs comme moi et d'autres. J'insiste un peu lourdement sur ce dernier point car quand il s'agit d'évoquer l'économie africaine par exemple, c'est presque à chaque fois un blanc orthodoxe qui ressort des clichés sur la pauvreté de l'Afrique, il omet d'expliquer que c'est lié à une politique néocoloniale où la croissance forte du continent est captée essentiellement par des entreprises étrangères (occidentales ou émergentes comme la Chine), choyées par les politiciens locaux attentifs à leurs volontés, et qui pousse finalement certains habitants, y compris des cerveaux se trouvant bloqués par des structures économiques non contrôlées par les pouvoirs locaux, à émigrer vers l'Occident.

C'est faire un peu la fine bouche pour un débat qui valait le coup d'y assister.

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