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Un foot sur une pente délicate

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Getty Images

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À l'heure où le championnat d'Europe des nations va bientôt commencer, de nombreuses problématiques entourent le monde du football, telles sa transformation économique, la question de la sécurité et les polémiques sur certains joueurs.

Quand la France fut élue, en 2010, pays organisateur de l'Euro 2016 de football, beaucoup s'imaginaient à une immense fête populaire, à l'instar de la Coupe du monde 1998 organisée dans l'Hexagone. Six ans plus tard, l'heure est plutôt à l'inquiétude, au questionnement, qu'à l’allégresse. Il faut que les raisons de poser un regard critique ne manquent pas.

Une économie du foot instable

La première raison est que les structures du foot français sont instables. Pour l'Euro 2016, les stades qui vont être utilisés, à l'exception du Stade de France, ont été soit sortis de terre ou rénovés. Et le plus souvent sur le principe du Partenariat public-privé (PPP). Ce principe, comme son nom l'indique, est un accord entre une entreprise privée et une collectivité publique. La firme privée assure une grande partie de l'investissement initial et à terme, l'investissement sera amorti par la commune, assurée d'être propriétaire du stade. Comme le rappelle le mensuel Alternatives Économiques dans son numéro de Juin 2016, les PPP étaient la panacée en 2010. Or, les stades "hébergent surtout des clubs et des compétitions privées". Du coup, les performances sportives influent massivement sur la capacité du club à payer le loyer envers la mairie. Le cas de Marseille est frappant. En raison de mauvais résultats sportifs, l'Olympique de Marseille (OM) ne pourrait pas être en mesure de régler les quatre millions d'euros envers la maire de Marseille. Ce qui fait dire à un élu écologiste marseillais: "Quand les joueurs perdent, c'est le contribuable qui paye." Par ailleurs, la Cour des comptes tire la sonnette d'alarme sur cette gestion qui vire à la catastrophe pour les comptes publics.

En-dehors de ce sujet, il y a la question de la compétitivité des clubs français. Le départ de Frédéric Thiriez de la présidence de la Ligue de football professionnel (LFP), en avril dernier, est un aveu d'échec, pour ne pas dire d'incompétence dans les instances du foot hexagonal. En 14 ans de présidence à la LFP, M. Thiriez a vu la reculade progressive du foot français face aux voisins anglais, italiens, espagnols, allemands, et avec les clubs portugais devenus supérieurs dans les compétitions européennes. À l'exception du Paris Saint-Germain (PSG), embourgeoisé avec le capital en provenance du Qatar, les autres clubs font de l'austérité à la grecque et accumulent les déficits. L'OM, par exemple, illustre combien la politique d'austérité menée par le président Vincent Labrune et l'actionnaire principale, Margarita Louis-Dreyfus (MLD), conduit à une aggravation des structures économiques et sportives du club, avec un déficit chronique au final. Le prochain passage devant la Direction nationale de contrôle de gestion promet d'être bouillant !

Une culture footballistique faible et dénigrée

Comme le foot est un sport populaire, prolétaire, il serait bon d'articuler la culture footballistique avec les structures économiques de ce sport en France. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est faible en France ! Or, la rénovation et l'agrandissement des stades français se sont basés sur l'exemple allemand, quand la Coupe du monde 2006 fut organisée outre-Rhin. Mais comme l'explique le sociologue Ludovic Lestrelin auprès d'Alternatives Économiques:

  • "La culture footballistique est beaucoup plus enracinée en Allemagne. On vient au stade pour le club, son histoire, et pas seulement lorsque les résultats sont bons."

L'idée de fidélité à un club n'est guère présente en France, où l'esprit footix - ou supporter-consommateur - règne. Du coup, s'identifier à un club est plus superficiel. Le PSG illustre bien ceci car avant son rachat par le Qatar, le club de la capitale avait du mal à élargir son cercle de supporters. Depuis, les résultats aidant, de nombreux footix, qui supportaient d'autres clubs auparavant, affirment supporter fièrement le club parisien, sans avoir de grandes connaissances de l'histoire de ce club. Et en parallèle, les supporters "historiques" sont réprimés ou dénigrés, car considérés comme ultras ou hooligans, donc vecteurs de violence dans le stade.

Du coup, il n'est pas étonnant de voir des ambiances mornes, aseptisées, dans les stades français car les footix, issus d'un milieu aisé, pour ne pas dire bourgeois, se sont substitués aux supporters prolétaires, ambianceurs reconnus, mais souffrant d'une image d'Épinal associée à la violence des années 1980 et 1990. C'est bien pour ça que la question de sécurité a repris les devants suite à la finale de la Coupe de France, le 21 mai dernier, entre l'OM et le PSG, où des fumigènes ont pu être déployés dans les virages du stade de France, et qu'ils sont interdits car jugés dangereux. Et dire que des supporters anglais, allemands, italiens, espagnols, turcs, russes, ukrainiens, irlandais, croates, etc. vont venir mettre de l'ambiance...

Un foot bourgeois

Il ne faut pas se leurrer. Si le foot, autrefois un jeu sportif, est devenu un enjeu économique, c'est qu'il a suivi la libéralisation de l'économie mondiale depuis les années 1980. Mais ce fut manifeste dans les années 1990, avec l'arrêt Bosman. Cette jurisprudence mettait fin à un système de quotas imposé par l'UEFA auprès des clubs européens, limitant le nombre de joueurs étrangers dans un club, au nom de la concurrence "libre et non faussée". Le résultat, c'est un oligopole pour quelques clubs européens qui captent les meilleurs joueurs, notamment via des incitations fiscales comme sait le faire l'Angleterre pour ses clubs, quitte à avoir une équipe nationale anglaise pas tellement forte.

Du coup, le pouvoir est entre les mains de financiers, de capitalistes. Il est rare que des supporters, généralement ouvriers, aient quelque contrôle dans la gouvernance. Sauf en Espagne avec le système des "socios", qui fait que ce sont les supporters qui tiennent en main leur club de cœur et que la direction doit être transparente envers eux. Et de nombreux supporters de clubs français aimeraient importer cette alternative, en particulier à Marseille, depuis l'officialisation de la mise en vente du club par MLD.

Joueurs surveillés en permanence

Cet embourgeoisement du foot, qui exclut les supporters prolétaires, profite aux joueurs. Leur niveau de vie s'est amélioré sur les 20 dernières années et pour les meilleurs d'entre eux, ça fait désormais partie des 1% de revenus les plus riches dans un pays. Ce qui les rend sensibles à des stratégies d'optimisation fiscale.

Mais comme les nouvelles technologies sont arrivés dans l'intervalle, ils sont sur surveillance quotidienne. Et le moindre faux-pas leur est reproché. Il suffit de voir les polémiques autour du défenseur ivoirien du PSG Serge Aurier, ou l'histoire concernant l'attaquant français du Real Madrid Karim Benzema, tournant à une affaire politique vu que les politiciens, dont le Premier ministre Manuel Valls, s'en sont mêlés. Du coup, ingurgiter un embourgeoisement aussi soudain qu'important sans pouvoir faire de vagues, ça relève presque du miracle de la part des footballeurs car leur exposition contraste avec un contexte social qui a la fièvre et qui ne veut pas retomber de sitôt.

D'où la peur, pour certains, de voir des complications pour l'Euro, à travers des grèves dans les transports par exemple.

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