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Le pouvoir exécutif entre deux eaux économiques

Publié le par JoSeseSeko

Édouard Philippe et Emmanuel Macron à Saint-Nazaire, en janvier 2016. Photo: Loic Venance/AFP

Édouard Philippe et Emmanuel Macron à Saint-Nazaire, en janvier 2016. Photo: Loic Venance/AFP

En décidant de nationaliser temporairement les chantiers navals de Saint-Nazaire, le gouvernement prend une décision qui surprend bien des observateurs, qui s'attendaient à une privatisation en faveur de l'entreprise italienne Fincantieri. Une façon pour Emmanuel Macron de se redorer un blason qui commence à perdre de la couleur en raison d'autres décisions économiques fort contestées (fonte des APL, coupes budgétaires, etc.).

L'art du contre-pied, pourrait bien dire une bonne partie de la presse. Ce jeudi, le gouvernement d'Édouard Philippe a décidé de mener une nationalisation des chantiers navals STX de Saint-Nazaire, dont l'État était déjà actionnaire à 33,3%. La raison de cette nationalisation est que Fincantieri, une société de construction navale italienne, principale candidate au rachat des chantiers navals depuis quelques années, était en position pour avoir les 66,7% restants du capital, actuellement dans les mains de STX, un conglomérat sud-coréen. Et en cas de crise dans la construction navale, la crainte locale est que Fincantieri ne maintienne l'essentiel de ses activités en Italie plutôt qu'en France. Du coup, le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, a annoncé que l'État ferait valoir son droit de préemption sur le reste du capital des chantiers, au nom des emplois à maintenir, étant donné qu'en ce moment, les carnets de commande fournissent une activité pour une période estimée à 10 ans.

Nationalisation temporaire

Comme l'indique un fonctionnaire dans le quotidien Le Monde (cf lien n°1), cette nationalisation n'est nullement définitive, mais juste temporaire. Le temps que ça permette un assainissement des comptes puis qu'un repreneur qui fournirait davantage de garanties au niveau de l'emploi, de l'activité sur les chantiers de Saint-Nazaire se présente. En espérant qu'il puisse être français. L'entreprise Alstom pourrait avoir ce profil "idéal" mais comme c'est elle qui avait vendu à STX les chantiers de Saint-Nazaire il y a quelques années, pas sûr qu'elle voudrait reprendre ce haut lieu de l'industrie navale. Mais comme l'État détient 20% du capital d'Alstom, il peut y avoir un moyen de faire pression là-dessus.

En tout cas, l'effet de l'annonce d'une nationalisation, même temporaire, est largement positif. "L’intérêt industriel et stratégique des chantiers de Saint-Nazaire justifie que l’Etat s’y intéresse," approuve Boris Vallaud, député (PS) des Landes interrogé par Le Monde. Une façon d'effacer des mémoires le traumatisme de l'affaire Florange, fin 2012, où Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif à l'époque, s'était vu refuser une nationalisation temporaire des hauts-fourneaux de Florange, appartenant au groupe Arcelor-Mittal.

Un keynésianisme classique

Maintenant, beaucoup vont penser que Macron va faire dans le keynésianisme imaginé comme une voie vers le socialisme, alors qu'il a été dépeint - avec raison -, comme un social-libéral auquel beaucoup de bien-pensants en ont fait leur champion à coup d'éditos et de tribunes ces trois dernières années. Mais en réalité, ça prouve leur méconnaissance profonde de l'économiste britannique John Maynard Keynes, ou une profonde envie d'aliéner les esprits en travestissant les idées. En effet, Keynes était loin d'être un gauchiste - il vota libéral toute sa vie -, puis il était, en fait, l'apôtre du social-libéralisme, après Adam Smith. Il justifia, dans les années 1930, l'existence de l'État et son intervention partielle dans plusieurs sphères de l'économie car à ses yeux, l'État se devait d'amortir des effets pervers de l'économie de marché. Ce qui, aux yeux des socialistes - tendance marxiste - ou des anarchistes, fait que l'État reste un agent au service de la classe bourgeoise, détentrice des moyens de production, et qu'il faudrait, par conséquent, le détruire.

Austérité à l'horizon

Pour montrer combien ce keynésianisme authentique chez Macron et Philippe est cohérent pour que la sphère privée soit rassurée, il faut souligner l'aspect austéritaire que compte mener le pouvoir. À la suite du rapport de la Cour des comptes, appelant à des coups de rabot sur les finances publiques, un plan d'économies de 4,5 milliards d'euros a été annoncé. Plusieurs secteurs sont visés dont deux qui ont fait parler ces dernières semaines. L'armée et l'administration sociale. Du côté de l'armée, c'est une coupe de 850 millions d'euros qui est prévue pour l'année. Ce qui a fait sortir de ses gonds le général Pierre de Villiers, chef d'État-major des Armées, poussant Macron à le recadrer et s'ensuivit une polémique se soldant avec la démission du général de Villiers, symptomatique d'une crise de confiance qui s'est établie entre le président de la République et l'armée.

Du côté de l'administration sociale, c'est la réduction des Aides personnalisées au logement (APL) qui a fait grand bruit ces derniers jours. En effet, le gouvernement prévoit une réduction des APL de cinq euros par mois. Et comme les APL concernent les ménages les plus pauvres, ainsi que les jeunes en période d'études supérieures, c'est considéré comme une politique antisociale, contre les pauvres, pouvant avoir des difficultés dans leur budget (cf lien n°2). En réaction, une députée d'En marche, Claire O'Petit, ancienne intervenante à l'émission les Grandes gueules sur RMC, incrimine ces jeunes, jugeant qu'ils devraient "arrêter de pleurer". Ce à quoi les réactions n'ont pas manqué face à cette grande gueule manquant profondément de réflexion. En voici quelques exemples:

Mais la réaction la plus intéressante dans cette histoire d'APL est celle de Maxime Combes. Cet économiste hétérodoxe a aussitôt lancé un tweet, où il égraine plusieurs propositions alternatives à la coupe dans les APL, tout en remportant le montant estimé de cette baisse pour le budget des finances publiques. Ces alternatives visent essentiellement les ménages riches ou des sociétés, voire l'État, en prenant l'exemple d'un projet d'autoroute entre Lyon et Saint-Étienne.

Bien entendu, il faudrait que le pouvoir en place s'estime être au service du grand nombre. Mais comme il a été huché au sommet de l'État par la classe dominante via plusieurs canaux (vote devenu un "cens caché"; grande presse possédée par des milliardaires pouvant aliéner les esprits; composition sociologique largement homogène au gouvernement et à l'Assemblée nationale), c'est à elle seule qu'il doit des comptes. Du coup, il n'est pas du tout étonnant que la cote de popularité de Macron s'effrite très rapidement, selon un sondage paru dans le Journal du Dimanche, le 23 juillet dernier.

Bref, les cinq ans qui vont venir promettent d'être agités.

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