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Une loi travail utile pour le Capital

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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À l'heure où la nouvelle loi travail, via des ordonnances, est en passe d'être acceptée par la classe politique, acquise à la majorité présidentielle, nombre d'observateurs favorables à l'économie de marché estiment que c'est une loi qui va favoriser l'accès à l'emploi via une politique de l'offre et ainsi réduire, au final, les inégalités. Une croyance loin d'être vérifiable.

C'était l'un des engagements de campagne du président Emmanuel Macron et il est en passe de se réaliser. La nouvelle loi travail, en passe de réformer le Code du travail, a montré certains de ses volets ces derniers jours, sachant qu'elle va se réaliser par ordonnances, et donc sans que le Parlement puisse modifier de fond en comble ce qui est posé par le gouvernement sur cette loi. D'ailleurs, cette utilisation des ordonnances veille à ce que ça soit réglé de manière rapide et c'est un moyen, pour le nouveau pouvoir exécutif de couper l'herbe sous le pied à toute contestation sociale qui serait potentiellement dérangeante.

Un standard européen

Au sujet de cette loi, il est notable que le patronat et les partenaires européens saluent de manière positive cette "réforme" du marché du travail, considéré comme trop protecteur en France, contrairement à d'autres pays de l'Union européenne (UE). Ce qui a permis à plusieurs éditorialistes bien-pensants d'affirmer, une fois encore, que la France a du mal à se réformer et que nos partenaires dans l'UE l'ont fait de manière "courageuse", notamment l'Allemagne au cours des années 2000, avec le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. D'ailleurs, Macron est allé en leur sens, déclarant le 24 août dernier à Budapest, que "les Français détestent les réformes". Quelque part, c'est un appel à ce que la France rentre dans le rang et adopte un standard européen qui s'estime efficace pour permettre à des économies de viser le plein-emploi.

Déconnexion croissance-emploi

Cette loi, inscrite dans le cadre européen, se veut être un moyen de réduire le chômage, d'augmenter l'emploi de la population, à travers une flexibilisation du marché du travail, selon le gouvernement et les différents promoteurs, notamment des économistes libéraux, défenseurs théoriques de la concurrence, ayant droit de cité depuis les années 1970 et refusant toute concurrence critique depuis cette période à l'université. Un comble! Avec la crise financière de 2008-2009, les réformes menant à une flexibilisation du marché du travail ont mené bon train, par exemple en Espagne et en Italie. Voyons voir si depuis cette crise, le Produit intérieur brut est revenu, ou bien a dépassé un niveau supérieur à celui qui était le sien avant la crise. Vu le graphique suivant, la majorité des pays pris (Allemagne, France, Italie, Espagne, Grèce, Irlande) a dépassé son niveau d'avant-crise, à l'exception de l'Italie et de la Grèce.

 

Maintenant, est-ce que cette évolution du PIB, notamment pour des pays ayant un niveau supérieur à celui d'avant-crise, a permis de réduire le chômage? Si on prend les données d'Eurostat à ce sujet, il est bon de noter que le taux de chômage a augmenté dans la plupart des pays, à l'exception de l'Allemagne. D'aucuns diront que c'est grâce aux réformes pré-crise qu'outre-Rhin, le taux de chômage n'a cessé de diminuer. Néanmoins, ce serait oublier combien l'euro est un choc asymétrique strictement positif du côté de l'Allemagne car la monnaie unique européenne a été alignée sur le deutschemark allemand et quand on regarde les autres pays, ceux pour qui le niveau de PIB est supérieur à celui d'avant-crise (France, Irlande), le taux de chômage s'est accru, comme pour l'Espagne, l'Italie et la Grèce, même si ça a commencé à réduire à partir de 2014-2015. Ce qui laisse entendre d'une part, que la croissance actuelle est surtout un rattrapage du côté espagnol ou italien par exemple, et d'autre part, que cette croissance se fait sans création d'emploi massive pour réduire le chômage. En fait, comme le disent les économistes, un effet d'hystérèse se produit, augmentant ainsi le taux de chômage considéré comme structurel, d'autant plus que certains métiers ont été automatisés, robotisés, rendant la tâche humaine moins nécessaire qu'auparavant.

 

Enfin, la question des inégalités demeure importante. Plusieurs études, dont celles du Fonds monétaire international, indiquent que les inégalités dans les pays développés ont augmenté depuis la crise et les réformes favorables à une politique de l'offre n'enrayent pas cette dynamique, mesurable à travers le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités de revenus (0 étant l'égalité parfaite, 1 étant l'inégalité parfaite). Selon Eurostat, le coefficient de Gini de l'Allemagne a certes un peu diminué entre 2007 et 2015, mais reste inférieur à celui de la France, bien que ce coefficient, pour l'Hexagone, ait augmenté durant la période (cf graphique).

 

Autant en France, ça a augmenté parce que ça suit la courbe du chômage, autant en Allemagne, c'est moins manifeste. Pis, le taux de chômage n'a pas cessé de se réduire et les inégalités ont de nouveau augmenté depuis 2012. Ce qui donne à penser que le fameux "modèle allemand", tant vanté par les bien-pensants en France, est loin d'être un gage de réussite pour les travailleurs, bien au contraire.

Pression de classe

Toujours est-il que tous les moyens sont bons pour la classe dominante de faire pression sur les revendications de la classe dominée, notamment en matière de travail et de salaire. Et ce n'est pas nouveau sous le soleil puisque l'économiste Karl Marx, dans son grand œuvre Le Capital, publié en 1867 - il y a donc 150 ans -, définit le chômage comme une "armée industrielle de réserve", qui tend à s'accroitre vu l'effet d'hystérèse évoqué ci-haut, afin de pousser les prolétaires à se faire concurrence entre eux, réduire leurs prétentions salariales, au bénéfice des bourgeois, réduisant par ce biais le "coût du travail", déclamé à corps et à cris comme le problème du manque de compétitivité de l'économie française, en raison d'un code du travail trop protecteur, a priori, pour les travailleurs français.

Or, si les tenants de l'orthodoxie économique estiment qu'il faut faire de la politique de l'offre consistant à ce qu'il y ait une pression de classe sur les salaires et les salariés, considérés comme trop protégés, ce serait oublier que ces salariés sont également des consommateurs, fournissant donc la demande. Et c'est davantage ce problème de la demande qui freine les entreprises dans leurs perspectives d'embauche et d'augmentation des salaires. Une étude conjoncturelle de l'Insee parue en juin dernier indique que les entreprises peinent à recruter pour deux raisons principales: d'abord l'incertitude sur la situation économique (28%) et l'indisponibilité d'une main-d'œuvre compétente (27%). C'est dire à quel point le discours idéologique dominant, qui se gausse de ne pas faire de l'idéologie et qui se dit pragmatique, est déconnecté du terrain qu'il prétend représenter. Voilà ce dont quoi est capable cette véritable "pensée unique" si on la définit comme il se doit, notamment au niveau économique.

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