Les Springboks de nouveau au-dessus de la mêlée et maîtres de leur destin

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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12 ans après son dernier titre mondial, l'Afrique du Sud gagne pour la troisième fois de son histoire cette compétition en dominant l'Angleterre en finale (32-12). Un retour au sommet du rugby mondial fort bienvenu dans un contexte intérieur tendu dans la nation arc-en-ciel.

"Jamais deux sans trois". Ce proverbe sied parfaitement à la situation de l'équipe d'Afrique du Sud, désormais triple championne du monde de rugby, après deux succès en 1995 et en 2007 (tous les 12 ans, ce qui est à souligner), à l'issue de la finale de la Coupe du monde samedi 2 novembre, où elle a dominé de la tête et des épaules l'Angleterre (32-12), pourtant favorite après sa démonstration en demi-finale face à la Nouvelle-Zélande, double championne du monde en titre. Mais faut croire que les Anglais de 2019 se sont laissés griser par leur demi-finale, à l'instar de la France quand elle battit les All Blacks en demi-finale en 1999 avant de prendre une leçon d'efficacité par l'Australie en finale, tant les joueurs entraînés par l'Australien Eddie Jones ont été méconnaissables.

Tradition et pragmatisme

Mais si le XV de la Rose a été justement méconnaissable en finale, par rapport à la demi-finale contre les Néo-zélandais, c'est que les Springboks de Rassie Erasmus les ont fait déjouer par leur puissance physique à l'impact. Il n'y a qu'à voir comment les mêlées ont tourné à l'avantage des sud-africains tout au long du match, surtout en première mi-temps, donnant des pénalités converties par le demi d'ouverture Handré Pollard. C'est quelque part là où Erasmus a réussi son coup, en prenant en main les Springboks depuis mars 2018, en revenant à un rugby combattif, du jeu basé sur la puissance, dans la tradition du rugby sud-africain, que son prédécesseur Allister Coetzee voulait modifier en s'inspirant des Néo-zélandais et des Australiens, adeptes d'un jeu en mouvement. Ce qui n'a pas marché, au point que fin 2017, les Springboks étaient regardés comme le pays malade de la planète ovalie, au même niveau que le XV de France.

Mais si ce retour à un jeu plus traditionnel est couronné de succès avec ce titre, l'entraîneur sud-africain n'a pas manqué de pragmatisme en imposant sa patte pour ses choix de joueurs, ouvrant à des profils plus atypiques. L'exemple le plus parlant est celui du 3/4 aile Cheslin Kolbe. Gabarit de poche (1,70m), le joueur du Stade toulousain était considéré comme non-sélectionnable par rapport à son gabarit et le fait qu'il joue en-dehors de l'Afrique du Sud. Mais Erasmus a su convaincre la fédération sud-africaine de rugby d'assouplir les règles de sélection de joueurs évoluant en Europe et Kolbe a fait taire les sceptiques sur ses capacités au poste de 3/4 aile dans les réceptions aériennes et ses appuis terribles. D'ailleurs, il a inscrit le deuxième et dernier essai sud-africain de la finale, mystifiant la défense anglaise.

Renouveler l'arc-en-ciel

Autre exemple de pragmatisme chez Erasmus, la nomination de Siya Kolisi comme capitaine. Le 3ème ligne aile des Stormers, jouant au même poste que François Pienaar, capitaine des Springboks champions du monde 1995, est le premier capitaine noir des Springboks, marquant ainsi une volonté d'unité entre les noirs et les blancs sud-africains auprès d'une sélection qui fut le symbole du régime d'apartheid puis permettant à Erasmus d'échapper à la critique au sujet du non-respect du quota de joueurs non-blancs dans l'effectif pour la Coupe du monde (seuil de près 50%, soit 15 joueurs sur 31), même s'il est le sélectionneur sud-africain ayant le plus africanisé les Springboks (11 sur 31).

Cette victoire de l'Afrique du Sud n'a pas seulement un enjeu sportif. Mais aussi un enjeu politique. Elle permet au président Cyril Rampahosa de montrer que la politique de discrimination positive, d'africanisation des Springboks se fait progressivement, fournit des résultats, puis qu'une Afrique du Sud multiraciale (nation arc-en-ciel) peut réussir. Et ce, dans un contexte où des violences de la part des noirs sud-africains envers des noirs originaires d'autres pays africains (Zimbabwe, République Démocratique du Congo, Mozambique, etc.) ont ressurgi en septembre dernier, en lien avec un chômage de masse, des inégalités qui portent encore les stigmates de l'apartheid, notamment dans les townships où l'amélioration des conditions de vie des habitants, quasi-exclusivement noirs, est très lente, voire inexistante. De même que des sud-africains d'origine étrangère peuvent apporter, avec l'exemple du pilier gauche Springbok Tendai Mtawarira, natif du Zimbabwe, qui a été monstrueux lors de la finale, notamment en mêlée.

Déplacement de la géographie ovale

Les Springboks rejoignant les All Blacks au sommet du palmarès, avec 3 victoires chacun, l'heure est au bilan de cette coupe du monde organisée au Japon. Au-delà de la confirmation de la domination de l'hémisphère Sud dans cette compétition (8 victoires en 9 éditions), l'hémisphère Nord s'est quand même rattrapé par rapport à 2015, avec la présence de l'Angleterre en finale et du Pays de Galles en demi-finale. Ce qui montre que le travail effectué par Jones, pour le XV de la Rose, et le Néo-zélandais Warren Gatland pour le XV du Poireau est là, mais que sur du détail, la réussite n'est pas totale. Si les nouveaux champions du monde ne symbolisent pas un jeu léché, un jeu de passes, un jeu de mouvement et suintent la tradition du combat physique, de la rudesse dans l'impact et du déjà-vu, sans compter une éternelle question de dopage tant la mort de quatre des champions du monde sudafs de 1995 (Ruben Kruger, Joos Van der Westhuizen, James Small, Chester Williams) interpelle, il y a un déplacement de la géographie du rugby mondial et une bouffée d'air agréable.

Et c'est le Japon qui l'offre. Le pays organisateur a prouvé sa capacité à organiser cette compétition, brisant ainsi le duopole latino-anglo-saxon sur ce point, même si des annulations de matchs en raison du passage du typhon Hagibis ont fait grincer des dents, mais c'est surtout son équipe de rugby qui marque les esprits. Les Brave Blossoms ont réussi, pour la première fois de leur histoire, à aller en 1/4 de finale de la Coupe du monde, tombant face aux futurs champions du monde sud-africains, mais toujours en offrant un jeu de mouvement perpétuel, avec une technique ballon en main exceptionnelle puis une discipline défensive de très haut niveau, suscitant un respect énorme de la part des puristes, des amateurs de ballon ovale. Sans compter la charge émotionnelle qu'ils ont fourni à tout un pays lors de leur qualification en 1/4 de finale, après leur victoire face à l'Écosse (28-21), au lendemain du passage du typhon Hagibis, ayant fait plusieurs dizaines de morts. Si ça génère des vocations auprès de plusieurs japonais, cela serait une bonne nouvelle pour le rugby mondial. Mais ça oblige World rugby, l'instance internationale de ce sport, à permettre au Japon de pouvoir régulièrement affronter les grandes nations historiques de l'ovalie, avec l'arrière-pensée de faire intégrer les Brave Blossoms dans le championnat de l'hémisphère Sud, le Rugby championship, communément appelé Four nations (Afrique du Sud, Argentine, Australie, Nouvelle-Zélande); ou bien le championnat de l'hémisphère Nord, le Tournoi des six nations (Angleterre, Écosse, France, Irlande, Italie, Pays de Galles).

En tout cas, rendez-vous à la Coupe du monde 2023 qui aura lieu en... France. Espérons que le XV de France, avec Fabien Galthié comme sélectionneur, aura relevé la tête d'ici là.

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