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Air France, un exemple de mépris

Publié le par JoSeseSeko

Photo: KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Photo: KENZO TRIBOUILLARD/AFP

Les réactions françaises et internationales suite au comité national d'entreprise d'Air France, avec des cadres dirigeants pris à partie par des manifestants, permet un nouveau déchaînement anti-syndical traditionnel par la classe dominante.

Pour une grève suivie médiatiquement, c'est un sacré euphémisme. Depuis le lundi 5 octobre, la grève à Air France a été évoquée en France et ailleurs dans le monde, vu le poids de la compagnie aérienne sur le marché des vols mondiaux. L'image retenue est celle de deux cadres dirigeants, dont le directeur des ressources humaines d'Air France, torse nu ou avec une chemise déchirée, obligés d'escalader les grillages avec l'aide de policiers pour éviter d'être encore en proie à des grévistes, selon certains médias. D'ailleurs, des personnes qui s'en seraient prises à ces cadres auraient été identifiées.

Feu aux poudres

Mais pour qu'une telle extrémité de violence de la part des employés, en particulier de ceux qui sont syndiqués, il faudrait revenir un tant soit peu sur le contexte. Depuis plusieurs semaines, la direction d'Air France veut faire appliquer un plan de restructuration (ou d'austérité, c'est selon), prévu pour durer jusqu'en 2020, où les pilotes voleraient 100h de plus par an sans augmentation de salaire. Or, ces derniers refusent cette initiative de la direction, quitte à irriter le personnel au sol, qui a connu plusieurs plans de restructuration de son côté.

Voyant le manque d'avancée, la direction décide de déclarer une thérapie de choc. 2.900 postes supprimés pour 2016 et 2017, et d'après le journal Le Canard enchaîné, 5.000 autres emplois seraient supprimés au-delà de 2017. Pour la seconde saignée, comme l'indique La Tribune, la direction dément. Mais pour la première mesure, qui a mis le feu aux poudres lundi 5 octobre, cela correspond à 14 avions long-courrier supprimés, mais en deux temps. D'abord, 5 avions en moins à partir de mars 2016; ensuite, 9 avions durant l'été 2017. Et pourtant, est-ce nécessaire? Car selon certains spécialistes de l'aérien, Air France va renouer avec les bénéfices en cette année 2015, pour la première fois depuis un moment. Il y a de quoi être désemparé. Mais la direction affirmera que les perspectives pourraient être sombres en raison de la concurrence des compagnies du Golfe, étatisées et appuyées par le pétrole, alors qu'Air France, compagnie privée (bien que l'État français ait encore 17% du capital) serait démunie. Or, selon le journaliste de La Tribune, Fabrice Gliszczynski, Air France dispose d'avantages économiques énormes, en comparaison avec ses concurrents européens (British Airways, Lufthansa) ou du Golfe. Comme quoi, le centralisme français a encore du bon économiquement parlant (cf lien n°1).

Unisson politique et médiatique

Hormis certains politiciens (Olivier Besancenot, Jean-Luc Mélenchon, etc.) et journaux (Politis, cf lien n°2), il y a un consensus pour condamner l'action des grévistes d'Air France envers leur DRH. Du côté des politiciens, le Président de la république, François Hollande, déplore des "contestations qui prennent des formes inacceptables" qui vont avoir des conséquences "sur l'image, l'attractivité [de la France]". Le Premier ministre, Manuel Valls, parle quant à lui de "voyous" à sanctionner et le ministre de l'Économie, Emmanuel Macron, apporte "son soutien total aux personnes agressées", considérant les personnes qui ont provoqué les violences sont des "irresponsables". La palme revient à l'ex-président Nicolas Sarkozy, avec la réutilisation de la "chienlit" de De Gaulle en mai 68, mais avec une dose personnelle:

  • "On n’est pas en 1793. On ne peut pas accepter que deux dirigeants soient au bord de se faire lyncher par des hommes en tenue de syndicaliste, avec des syndicats qui ont pignon sur rue et qui ont tous appelé à voter pour Hollande en 2012."

Faut qu'il revoie la définition du terme lynchage car ce terme (ainsi que le verbe lyncher) signifie mise à mort. Or, les cadres sont encore vivants, contrairement à des noirs qui se font tirer par des policiers blancs aux États-Unis ou étriper par des membres du Ku Klux Klan.

Du côté des médias, on tourne en boucle les images des pauvres dirigeants "menacés" par les employés, en criant: "haro sur les syndicats", dans la plus pure tradition anti-syndicale française (loi le Chapelier de 1791, livret ouvrier de 1803, interdiction de syndicats de fonctionnaires en 1906), en répétant à l'envie que les syndicats sont des boulets à l'économie française alors qu'en fait, par leur faible présence, ils ne le sont pas et que dans d'autres pays capitalistes, les syndicats sont plus puissants et ne sont pas considérés comme des freins. Mieux encore, je suivais l'émission C dans l'air, mardi 6 octobre. Et j'entends l'économiste (orthodoxe) Pascal Perri dire ceci: "Le patron, c'est le client!" Rien de plus absurde que cette affirmation car le désir du client est juste un écho du désir du patron, de l'actionnaire d'une entreprise. Et l'économiste (hétérodoxe) états-unien John Kenneth Galbraith, l'avait parfaitement analysé à travers la filière inversée dans son grand œuvre, Le nouvel État industriel (1967).

Violence légitime

Ce qui est assez déroutant de la part du gouvernement, composé principalement de socialistes, dont le Premier ministre et celui de l'Économie (bien qu'il doit mettre à jour sa carte au PS), c'est qu'il considèrent que la violence légitime est celle de la classe dominante, qui supprime des emplois, alors qu'ils sont membres ou proches d'un parti qui devrait défendre la classe dominée, qui montre physiquement sa violence qu'elle considère comme légitime. En tout cas, Jean Jaurès doit encore se retourner dans sa tombe en regardant ce spectacle politique. Et ce d'autant qu'il disait ceci en 1906 (un extrait un peu long mais qui vaut la peine d'être lu):

  • "Oui, monsieur le ministre, la violence c’est chose grossière, palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder en effet par la brutalité visible et saisissable des actes.

    Ah, le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour d’un tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale."

Donc, ce n'est pas nouveau sous le soleil, hélas, de la volte-face des "socialistes". Et pour les médias inféodés à des puissances capitalistes non plus. Le film Les nouveaux chiens de garde, sorti en 2012, que vous pouvez voir en cliquant ici chers lecteurs, les 15 dernières minutes montrent le traitement médiatique de mouvements sociaux en 2008-2009, notamment dans l'audiovisuel. Et le moins que l'on puisse dire, c'est de voir une partialité des journalistes phares face à des syndicalistes, montrant ainsi "des intérêts de classe", comme l'explique un des intervenants dans le film. Comme quoi la lutte des classes est loin d'être une idée morte depuis la fin de la guerre froide.

Sécurité racialisée

Dernier point, c'est de voir à quel point il y a des métiers qui sont basés sur des critères raciaux, mais non dits. Dans la photo ci-dessus, on voit l'un des cadres d'Air France protégé par des vigiles racisés (non-blancs). Comme l'indique un ami, le blogueur Nègre inverti (cf lien n°3), c'est "un enchevêtrement de déterminismes sociaux" dans le but de servir les intérêts de la classe dominante (majoritairement blanche), son capital, ses profits. Du coup, les prolétaires racisés et non-racisés s'entre-tuent et cela fait le bonheur des bourgeois qui fait ranger l'internationalisme prolétarien dans les poubelles de l'histoire.

Et c'est un sacré coup de force de la part de la classe dominante et de ses sbires, de manière sournoise, discrète et bien sûr, efficace. En tout cas, chers lecteurs, comprenez-bien que je ne veux pas forcément la violence à tous crins, mais je pense qu'au bout d'un certain moment, elle devient légitime et nécessaire. Surtout, sachez bien que le plus violent n'est pas (forcément) celui qui est devant la caméra, mais davantage celui qui est dans les coulisses.

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