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Réduire les discriminations rapporterait 150 milliards d'euros (ou plus)

Publié le par JoSeseSeko

Réduire les discriminations rapporterait 150 milliards d'euros (ou plus)

Le rapport sur le coût des discriminations présenté auprès du ministère du Travail indique le gaspillage que représente la limitation d'accès à un meilleur salaire, à un emploi, pour différentes catégories de personnes en France. Les différents scénarios préconisés pour réduire ces discriminations au sein des entreprises et des administrations devraient permettre, pour les auteurs du rapport, un effet vertueux sur l'économie française, y compris les comptes publics.

Il est habituel de traiter la question des discriminations à l'embauche en France sous un angle moral, éthique. Mais pour une fois, c'est traité sous un angle économique, avec la publication d'un rapport de France stratégie, un groupe de réflexion rattaché au Premier ministre, mardi 20 septembre, au ministère du Travail. Les deux principaux ordres de grandeur donnés sont les suivants:

  • Le coût des discriminations observées dans le rapport représente 150 milliards d'euros pour la production française.
  • Mener une lutte pour réduire ces discriminations, selon quatre scénarios, apporterait un gain de 80 à 310 milliards d'euros pour l'économie, soit entre 3,6% et 14,1% du Produit intérieur brut (PIB).

Verrouillage au sommet

Les auteurs du rapport ont tenu à analyser un large éventail de discriminations à l'embauche pouvant être recensées par le défenseur des droits (origine, couleur de peau, résidence géographique, genre, handicap, etc.). Il en résulte des écarts importants en matière de salaire, d'emploi ou de chômage. Par exemple, sur la période 2009-2014, une femme "sans ascendance migratoire" a un salaire inférieur de 12% à celui d'un homme "sans ascendance migratoire" (utilisé comme référence dans le rapport), mais son sort est - légèrement - meilleur que celui d'une femme née dans les DOM ou descendante d'immigré de l'ensemble de l'Afrique (Maghreb compris), qui est de 13% inférieur au salaire de la référence du rapport. De même que les femmes, mais aussi les hommes des DOM ou issus de l'immigration ont généralement une plus faible probabilité d'être en emploi, d'être plus exposés au chômage, bien que des nuances peuvent être soulevées. Par exemple, la probabilité pour une femme "sans ascendance migratoire" d'être au chômage par rapport à un homme "sans ascendance migratoire" n'a cessé de diminuer sur la période 1990-2014 - bien qu'elle soit supérieure -, y compris sur la partie 2009-2014 comprenant les effets de la crise économique globale, alors pour les autres catégories mentionnée, cette probabilité s'est accrue, encore plus depuis la crise.

Comment l'interpréter? Si ça suit une pensée mainstream (libérale) - le rapport se réfère à beaucoup de travaux d'économistes dominants tels Kenneth Arrow, Gary Becker ou Robert Lucas -, ça dira volontiers que la demande de travail est trop importante par rapport à l'offre de travail. Si ça épouse un raisonnement hétérodoxe (post-keynésien, marxiste, etc.), la question de la nécessité du chômage dans le capitalisme pour maintenir un taux de profit suffisant et éviter une surchauffe salariale y trouve une place centrale, tout en se déclinant sous des critères de discrimination. Quelle conséquence pour la production? Pour les auteurs du rapport, c'est un manque à gagner général qui en ressort. Notamment dans l'approche qui consiste à dire qu'une partie de la population refoulée pour certains métiers, malgré les compétences acquises pour y candidater, se retrouver à chercher à des postes où elle surqualifiée. Il en résulte le mécanisme suivant:

  • "Réduire à compétence égale l’accès d’une catégorie de la population à certains métiers qualifiés entraînera une baisse de l’offre de travail qualifié : les travailleurs qualifiés seront mieux rémunérés (hausse du coût du travail qualifié). Parallèlement, l’offre de travail peu qualifié deviendra plus importante : les travailleurs peu qualifiés seront moins bien rémunérés. De ces distorsions en matière de coût du travail découleront une baisse de la production du bien de qualité supérieure et une hausse de la production du bien de qualité inférieure. In fine, cette situation générera une perte collective."

Différents canaux

Face à ce constat, quelles propositions sont faites pour accroitre en fait une diversité qui n'est pas palpable dans certains secteurs (presse par exemple)? Le rapport donne quatre scenarii possibles et vertueux:

  • "Le scénario 1 ne considère que l’effet de l’accès aux postes qualifiés (à niveau d’éducation, accès à l’emploi et nombre d’heures travaillées inchangés). Le scénario 2 ajoute l’effet d’un accès égalitaire à l’emploi. Ces deux premiers scénarios sont sans doute ceux qui se rapprochent le plus dans cette étude d’une mesure des effets sur l’économie de la discrimination au sens juridique du terme.Néanmoins, notre méthode ne permet pas de s’assurer que tous les écarts inexpliqués proviennent des discriminations au sens strict. Par prudence, nous envisageons donc des cibles de réduction des écarts qui demeurent modestes par rapport aux écarts inexpliqués observés.

    Le scénario 3 ajoute l’effet de convergence de la durée hebdomadaire du travail. Il correspond à des effets de discrimination (envers les femmes mais aussi les hommes d’ascendance africaine notamment) mais également à des choix individuels, grandement influencés par des normes sociales et culturelles, qu’il serait hasardeux d’assimiler uniquement à de la discrimination au sens strict (répartition des tâches entre les femmes et les hommes). Enfin, le scénario 4 ajoute l’effet lié à l’éducation : c’est le scénario du coût de l’inégalité des chances, donc d’une discrimination en un sens très large."

La délimitation des scénarios n'est pas seulement sur un sens strict ou large du terme discrimination, comme le soulignent les économistes ayant fait le rapport. Elle comprend également une dimension temporelle. Les deux premiers scénarios peuvent se faire dans une trajectoire de court/moyen terme, avec des résultats assez vite ressentis; tandis que les deux derniers scénarios nécessitent un travail sur le (très) long terme et par voie de conséquence, leur efficacité est bien plus incertaine. Or, dans le cadre du capitalisme, l'incertitude pousse à plutôt privilégier ce qui peut se faire aujourd'hui plutôt que demain.

Toujours est-il que les effets d'une réduction des discriminations touchent différents canaux. D'abord, le marché du travail. En appliquant le scénario 1, ça permet une extension de l'offre de travail de la part des firmes exigeant de fortes qualifications, réduisant le coût du travail qualifié et augmentant celui du travail non qualifié. Par ricochet, la production de biens de haute qualité sera comparativement plus importante, sans compter sur une productivité accrue des travailleurs qualifiés. Au final, une production globale qui serait croissante. Ensuite, c'est sur les finances publiques que ça joue vertueusement. Selon les différents scénarios, une politique de réduction des discriminations permet d'accroitre le solde budgétaire primaire (hors intérêts sur la dette publique) de 1,3% à 5,1% du PIB. C'est surtout au niveau des recettes (impôt sur le revenu, cotisations sociales, impôt sur les sociétés, etc.) que l'effet d'une réduction des discriminations est manifeste (1% à 4,1% du PIB), même si ce n'est pas négligeable sur les dépenses publiques (indemnités chômage), à savoir une baisse de 0,3% à 1% du PIB.

Mais est-ce que la volonté des politiciens et des patrons sera-t-elle à la hauteur des exigences que peuvent inciter ce rapport auprès d'une partie de la population? Ça sent (un peu) le vœu pieux!

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