Le "dérapage" d'Aurier ou l'exemple du foot bourgeois méprisable

Publié le par JoSeseSeko

Photo: L'Équipe

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La publication d'une vidéo où le défenseur latéral Serge Aurier insulte certains de ses coéquipiers du Paris Saint-Germain, ainsi que son entraîneur, Laurent Blanc, montre combien l'esprit des footballeurs s'inscrit dans une démarche invective qui peut être vite oubliée, tellement ce sport est un produit très aliénant pour les supporters.

La polémique du week-end de la Saint-Valentin est signée Serge Aurier! Dans une vidéo postée sur l'application periscope par certains de ses amis, samedi 13 février, l'international Ivorien du Paris Saint-Germain (PSG) se permet de vilipender plusieurs de ses coéquipiers. Dans ses réponses aux questions des utilisateurs de ce réseau social, le latéral droit de 23 ans estime que l'attaquant argentin Angel Di Maria est un "guignol", que le gardien italien Salvatore Sirigu est "guez" (cramé), que la star de l'équipe, l'attaquant suédois Zlatan Ibrahimovic, n'est guère un leader impressionnable, mais le meilleur pour la fin est réservé à son entraîneur, Laurent Blanc. Il insulte son entraîneur de "fiotte", affirmant au préalable qu'il prend "les c******* [de Zlatan]". La réaction du club ne s'est pas fait attendre. Le joueur est suspendu à titre conservatoire, malgré ses excuses rendues publiques le lendemain.

Un linge sale à laver

Les réactions à la vidéo sont négatives, allant du mépris à la moquerie. En tout cas, Aurier a fait preuve d'une naïveté déconcertante car dès le début de la polémique, il niait le fait, déclarant que c'était un montage fait à son encontre, avant d'avouer. Pas sûr que ça le fera gagner dans l'estime du vestiaire, et encore dans la confiance de Blanc. Après tout, c'est l'entraîneur parisien qui voulait le prendre l'été dernier, et qui lui a permis de jouer dans un club devenu important en Europe seulement grâce à l'argent du Qatar - si besoin est de le rappeler - ces dernières années, lui permettant d'écraser la Ligue 1 depuis trois ans, en passe pour un quatrième titre d'affilée. Enfin, si je puis me permettre, Aurier n'a pas le palmarès de ceux dont il se moque durant cette vidéo, en particulier Blanc, car en tant que joueur, Blanc a été notamment champion de France (1996), vainqueur de la Coupe de France (1990, 1996), champion d'Angleterre (2003), champion du Monde (1998), champion d'Europe (2000).

Toujours est-il qu'il s'agit d'un coup dur pour le PSG. Au niveau sportif d'abord puisque Blanc a un joueur de moins à pouvoir utiliser, au moment où les matchs à élimination directe commencent en Ligue des champions. Ensuite, au niveau de l'image du club de la capitale, dans et en-dehors du vestiaire. Il est pourtant habituel de dire qu'il n'est pas nécessaire de s'aimer pour bosser efficacement ensemble, que ce soit dans le foot ou dans n'importe quel autre secteur économique. Mais là, cette histoire pourrait soulever de la méfiance ou bien, obligera les joueurs à "laver le linge sale en famille", encore plus à l'heure des réseaux sociaux. En-dehors de l'effectif, le club pourrait en pâtir, comme ce fut le cas dernièrement avec la chanteuse M.I.A qui a détourné le maillot du PSG dans lequel le sponsor officiel, Fly Emirates, est transformé en "Fly Pirates". Enfin, il reste au PSG d'affirmer une identité, ce dont les supporters les plus anciens n'arrivent pas à trouver tandis que les nouveaux supporters du PSG sont juste de simples consommateurs (footix dans le jargon footballistique).

Une polémique qui fera pschitt...

Dans cette polémique, que la presse a vite relayée sur un ton moralisateur, vouloir chercher des explications ou mettre en relation avec l'évolution du football paraît être suicidaire. Mais le cas d'Aurier n'est pas un cas isolé, ces derniers temps. Ibrahimovic, visé dans la diatribe d'Aurier, avait été bien plus insultant dans ses propos. Certaines personnes ayant commenté l'histoire d'Aurier ont rappelé, à juste titre, que l'attaquant suédois parlait de la France comme d'un "pays de merde [qui] ne mérite pas le PSG", après une défaite à Bordeaux suite à un arbitrage controversé. L'indignation en fit une affaire d'État, mais ça été oublié vu que Zlatan reste adulé par les supporters-consommateurs parisiens et que les autres se taisent. On peut également rappeler l'affaire Valbuena-Benzema, qui n'est pas encore réglée sur le terrain judiciaire car il s'agit d'un chantage fait un ami de Karim Benzema sur une vidéo intime de Mathieu Valbuena; ou encore les insultes de Samir Nasri à l'égard de la presse durant l'Euro 2012, etc.

Finalement, ces polémiques sur le comportement des jeunes joueurs sont significatives de leur embourgeoisement. En effet, le football s'est embourgeoisé massivement depuis les années 1990, avec l'application de l'arrêt Bosman, permettant à tout footballeur d'aller où il souhaite, surtout là où c'est le plus rémunérateur au niveau financier, sans pourtant pouvoir jouer énormément. Et comme il est recruté de plus en plus tôt, il est déjà en mesure d'avoir un pouvoir d'achat disproportionné, il peut avoir un rapport de force favorable face à un club. Sans compter l'entourage (famille, agent) qui pousse à cet individualisme, qui est la base du mode de production capitaliste, tel qu'il s'applique dans tout le reste de l'économie mondiale. Ce n'est peut-être pas un hasard si certains politiciens de gauche radicale parlent du foot comme "nouvel opium du peuple" car ce jeu prolétaire est devenu un enjeu bourgeois. En vérité, avec le temps, ce sera vite oublié par les esprits car le foot bourgeois d'aujourd'hui aliène tellement bien les esprits qu'il les autorise juste à s'indigner, contrôlant bien celles et ceux qui seraient tentés de passer à la vitesse supérieure, c'est-à-dire, renverser le rapport de force, actuellement défavorable aux supporters, à l'avantage de ces derniers. Ce qui serait bien sûr dangereux pour les possédants car les supporters en appelleraient à la liberté (pour les ultras), à l'égalité. Or, la liberté n'est captée que par ceux qui possèdent un club et l'égalité, ce serait remettre en valeur la glorieuse incertitude du sport, ce dont tout capitaliste qui se respecte en est effrayé. D'ailleurs, ne voit-on pas les mêmes clubs avec quasiment les mêmes structures capitalistiques dominer la scène européenne depuis l'arrêt Bosman? Poser une telle question, c'est y répondre!

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