La tartufferie française est en place

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Kevin Morejon

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Depuis la victoire de l'équipe de France, la question des origines des champions du monde, notamment des origines africaines, fait réagir entre ceux qui soulignent ce fait, soit par racisme décomplexé, soit par revendication pour respecter les exilé(e)s ou descendant(e)s d'immigré(e)s, et ceux pour qui ces positionnements sont racialistes, communautaristes, et jouent la partition de l'universalisme aveugle et idéal sur le racisme institutionnel et matériel. Le tout, rappelant l'hypocrisie française.

Au moins, une chose est claire, 2018 n'est pas 1998! Il y a 20 ans, les Bleus gagnaient la première Coupe du monde de foot de leur histoire, et une foule unie sous le drapeau tricolore accueillait ses champions, avec le sentiment que les barrières sociales, pigmentaires, auraient pleinement disparu. 20 ans plus tard, la deuxième victoire des bleus en Coupe du monde ne provoque pas totalement le même effet. D'un côté, certaines personnes, d'extrême-droite, supportent mal cette victoire d'une équipe de France composée majoritairement de joueurs ayant des origines extra-européennes, et tout particulièrement africaines. De l'autre, des personnes d'extrême-gauche soulignent positivement cet aspect des choses pour montrer à quel point les immigré(e)s et leurs descendant(e)s ne seraient pas une menace pour la France.

Un bloc universaliste

Entre les deux, oscillent des citoyens qui se revendiquent de droite ou de gauche, qui préfèrent renvoyer dos à dos ces deux extrêmes, et peut-être davantage l'extrême-gauche d'ailleurs et toute personne étrangère qui soulignerait que la victoire de l'équipe de France de foot serait dûe essentiellement aux joueurs noirs et que comme l'affirme l'animateur sud-africain Trevor Noah dans le Daily Show, aux États-Unis, "l'Afrique a gagné la Coupe du monde!". Pareillement pour l'ancien président états-unien Barack Obama et pour le président vénézuélien Nicolás Maduro. Les alibis tout trouvés pour les défenseurs de l'universalisme à la française - qui est donc loin d'être si universaliste que ça - sont les réponses du basketteur Nicolas Batum et du nouveau champion du monde Benjamin Mendy, pour qui mettre en avant les origines est une fausse réponse (cf lien).

Pourtant, il y a de quoi dire que le jeu n'est pas terminé. Pour Batum, c'est un sacré exercice de contradiction vu que certains, sur les réseaux sociaux ont relevé que le basketteur français, d'origine camerounaise, était bien plus affirmatif sur la fierté d'être français, mais aussi d'avoir une ascendance camerounaise.

Du côté de Mendy, pas de reproche à signaler. Si l'intention dans sa réponse est louable, ce qu'il énonce est dans un contexte d'euphorie collective et il y a fort à parier que si le vent de la défaite devait souffler, nombre de mass media oublieront sa réponse et lui rappelleront sans pitié ses racines sénégalaises. Cela s'est déjà vu en 2010, après la Coupe du monde catastrophique des bleus, symbolisée par la grève du bus à Knysa, en Afrique du Sud, et quelques mois plus tard, l'idée d'une politique de quotas car il y aurait trop de noirs et que ces derniers n'auraient pas un profil technique avait été débattue au sein de la Fédération française de football. D'ailleurs, l'Allemagne, qui était championne du monde en titre et éliminée en phase de poule, a vu ressurgir un débat sur la présence de joueurs ayant des origines en-dehors de l'Allemagne, notamment envers des joueurs tels Sami Khedira ou Mezut Özil, alors qu'il étaient parmi les champions du monde 2014. Ce qui est un signe de la droitisation de la société outre-Rhin. Et on peut rajouter les propos de l'attaquant belge Romelu Lukaku, indiquant que quand ça va bien, il est considéré comme un belge, mais quand les difficultés sont présentes, il est alors décrit comme un belge d'origine congolaise.

Tartufferie

En fait, ce que je tiens à dénoncer ici, c'est l'hypocrisie des universalistes, qui jurent ne voir que des français à part entière que quand c'est le vent de la victoire qui souffle et qu'il faut taire à tout prix les origines de qui que ce soit, mais en cas de défaite, ça charge sur les origines. Je me souviens d'un sketch de Donel Jack'sman où il souligne cette hypocrisie à travers l'exemple de Zinédine Zidane en 1998, adulé pour son doublé en finale avec "Zizou président" sur l'Arc de triomphe, et celui de 2006, partiellement critiqué pour son coup de boule à Marco Materazzi, illustrant ses racines algériennes.

Face aux critiques reçues de la part de personnalités françaises, dont l'ambassadeur de France aux États-Unis, Trevor Noah a apporté une réponse clinquante envers ce qu'il faut appeler la tartufferie de nombreu(ses)x français(es), leur vision assimilationniste des choses exhortant quelque part à renier ce qui peut renvoyer à des origines autres que françaises, poussant l'animateur à poser la question suivante: "pourquoi on ne peut pas être les deux?" Est-ce qu'être les deux, serait-ce reconnaitre les conséquences de long terme de la politique coloniale française, quelque soit le régime politique (monarchie, république) et faire culpabiliser les Français d'aujourd'hui? C'est une question qui peut se poser. En tout cas, la victoire des bleus permettrait de voir qu'être français et avoir des origines extra-européennes n'est pas une tare et qu'il faut accepter cela tel quel.

Racisme et capitalisme

Du coup, la question du racisme est prise sous un angle purement moral, sous l'angle de l'idée seulement, de la part des universalistes. Or, le racisme est un phénomène politique et par conséquent, comme l'affirmait Stokely Carmichael, un afro-américain proche du Black panther party dans les années 1960, "c'est une question de pouvoir". Pouvoir politique, et l'exemple de l'Afrique du Sud d'apartheid est celui qui vient le plus à l'esprit, d'autant plus qu'on célébrait le centenaire de la naissance de Nelson Mandela, mercredi 18 juillet. Pouvoir économique, vu les multiples discriminations à l'embauche représentent un coût pour l'économie française, estimé à 150 milliards d'euros dans une étude parue en 2016. En tout cas, il est bon de convenir que le racisme n'est pas biologique, naturel. Par conséquent, il est une construction sociale. Tout comme le capitalisme d'ailleurs, qui s'est construit sur la montée en puissance d'une classe sociale qu'est la bourgeoisie à partir du 16e siècle, au moment où l'Europe se décloisonnait pour coloniser les Amériques et ponctionner l'Afrique avec l'esclavage négrier. Le racisme part justement de l'esclavage négrier, en se cherchant des justifications religieuses à travers la malédiction des fils de Cham dans la Bible, considérés comme noirs et appelés à être mis en esclavage par exemple.

Finalement, parler de racisme institutionnel, c'est mettre en évidence que ce phénomène est construit et de par son couple avec le capitalisme, il peut être détruit! Ce n'est pas être universaliste ou idéaliste de le dire, c'est être matérialiste et dans le concret pour le faire remarquer. En tout cas, les universalistes brandissent le triomphe de l'équipe de France mais mettent une grosse sourdine quand il s'agit de violences policières qui se sont déroulées durant cet événement, avec la mort d'Aboubakar Fofana à Nantes, ou bien le chlordécone utilisé en Martinique, en Guadeloupe et qui contamine plus de 90% de la population de ces départements d'outre-mer. On peut même penser qu'ils sont indifférents à ce genre de drame et comme l'écrivait Ernst Hello, un écrivain du 19e siècle,: "L'indifférence, c'est la haine doublée du mensonge". Ces Tartuffes du racisme made in France sont semblables aux radicaux du début du 20e siècle qui ne voyaient que "des français à part entière" et que les socialistes, autour de Jean Jaurès ou de Jules Guesde, leur répliquaient que les classes sociales existent. Du coup, quand les universalistes braillent "nous ne voyons que des français à part entière", il faudra répliquer ceci: "le racisme institutionnel existe, mêlé à la lutte des classes" car les anticapitalistes ont trop tendance à minorer le racisme et les antiracistes ne poussent pas forcément la critique sur le capitalisme, ce qui peut les rendre irréconciliables. Or, comme raconté ci-haut, racisme et capitalisme vont de paire, ont connu une construction commune et que pour détruire l'un, il faut nécessairement détruire l'autre.

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