Nelson Mandela échappe-t-il aux contradictions?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/chiara zat

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L'ancien président sud-africain, symbole de la lutte contre le régime d'apartheid, mort en 2013, aurait fêté son centenaire ce 18 juillet. L'aura qu'il dégageait durant sa vie reste encore importante en Afrique du Sud comme ailleurs dans le monde, même si certains souhaitent relever une contradiction entre le militant des jeunes années et l'homme politique depuis sa sortie de prison.

Un grand homme dont le monde est toujours reconnaissant. C'est ce qui semble se dessiner à l'égard de Nelson Mandela. Mort dans la nuit du 5 au 6 décembre 2013, l'ancien président de l'Afrique du Sud aurait célébré son 100e anniversaire, ce mercredi 18 juillet 2018, auprès de ses proches, mais aussi de ses camarades du Congrès national africain (African national congress, ANC), dont il a été la figure de proue, en dépit de 27 ans passés en prison, notamment à Robben Island, au large du Cap. En tout cas, la popularité du personnage ne se dément pas forcément, mais il en reste pas moins un héritage politique à formuler auprès des politicien(ne)s qui se réclament de son parcours.

Homme de contradictions

Si le personnage est très riche d'enseignements historiques, il n'en demeure pas moins que l'évolution entre sa jeunesse et son expérience du pouvoir, avec au milieu l'emprisonnement, peut être source de contradictions selon certains esprits. Quand il était un jeune militant de l'ANC et fondateur, avec Oliver Tambo et Walter Sisulu de la Ligue des jeunes du parti, Mandela était partisan du nationalisme noir dans une Afrique du Sud qui venait d'instaurer le régime d'apartheid, avant d'incorporer un discours plus marxisant, en raison de l'alliance progressivement opérée entre l'ANC et le Parti communiste sud-africain (South African communist party, SACP), bientôt interdits par le régime d'apartheid. Le racisme institutionnel de l'Afrique du Sud d'apartheid, et son flux de violences envers les noirs - majoritaires dans la population du pays -, poussèrent Mandela le pacifiste, qui s'inspirait de Mahatma Gandhi, à prendre le chemin de la lutte armée, fondant et dirigeant Umkhonto we Sizwe, la branche militaire de l'ANC, fomentant des sabotages jusqu'à son arrestation en 1962 puis son procès en 1964, le condamnant à la prison à perpétuité.

Autre exemple de contradiction (éventuelle) concerne la politique à l'égard de la communauté afrikaner, notamment au niveau économique. S'il s'inscrit dans la "Charte de la liberté" de 1955 au niveau de l'égalité des droits entre tous les citoyens sud-africains au moment d'exercer son unique mandat présidentiel (1994-1999), Mandela opéra un changement d'attitude sur la question économique et sociale. En effet, la "Charte de la liberté" exprimait un objectif de nationalisation des banques, des mines, ainsi qu'une réforme agraire, étant donné que les afrikaners et les descendants de colons britanniques contrôlaient l'activité économique. Une démarche résolument anticapitaliste, voire socialiste dans cette Charte. Une fois au pouvoir, Mandela n'a pas poussé ces réformes structurelles pourtant attendues par la population noire, tout particulièrement au sujet de la réforme agraire, puisqu'à peine 1% des terres volées par les colons avait été redistribué durant son quinquennat. De quoi laisser avoir comme interprétation que Mandela aurait fait une compromission avec les anciens dignitaires du régime d'apartheid, tolérant de facto le capitalisme, mais en faisant en sorte qu'il y ait émergence d'une classe moyenne, voire d'une bourgeoisie noire, en atomes crochus avec la direction de l'ANC, dont Cyril Ramaphosa, actuel président du parti et de l'Afrique du Sud, en est l'illustration. C'est certainement une raison, parmi d'autres, qui avaient séparé Mandela de sa deuxième épouse, Winnie Mandela, morte en avril dernier, qui avait dû supporter l'emprisonnement de son mari durant 27 ans et dont les convictions panafricaines entraient en opposition avec celles, conciliatrices, du premier président noir d'Afrique du Sud. Le symbole absolu étant la victoire de l'équipe d'Afrique du Sud de rugby, le sport de la minorité blanche, lors de la coupe du monde 1995, et où Madiba remit le trophée William Webb Ellis au capitaine des Springboks, François Pienaar.

Ménagement et couac

D'ailleurs, en parlant de panafricanisme, il faudrait évoquer la politique extérieure de l'Afrique du Sud de Mandela. Elle s'appuie sur une mise en sourdine des relations de l'ANC avec le SACP, pour ménager les pays occidentaux, qui avaient auparavant classé le parti de Mandela comme organisation terroriste, et les convaincre d'investir dans une Afrique du Sud post-apartheid, et en même temps, de garder des liens avec des pays mal vus par les occidentaux tels Cuba ou la Libye. Et pour cause, ces pays, comme d'autres (Zambie, Angola, Mozambique, Zimbabwe), ont soutenu l'ANC dans son combat contre l'apartheid, offrant des bases militaires pour Umkhoto we Sizwe et la direction du parti en exil. Et Mandela ne l'a jamais renié, ce qui est tout à son honneur. Tout comme son engagement pro-palestinien, qui est résumé à travers la citation suivante: "notre liberté est incomplète sans la liberté des Palestiniens". Une constante encore présente dans la politique extérieure sud-africaine vu les massacres du côté de la bande de Gaza en mai dernier.

Cependant, il reste un couac de la part de Mandela en matière de politique extérieure, c'est le Congo-Zaïre. En 1997, ce pays d'Afrique centrale, sous la dictature de Mobutu Sese Seko depuis 1965, était en proie à une rébellion menée par Laurent-Désiré Kabila qui marchait sur Kinshasa. Mandela se proposa de faire l'arbitre dans une rencontre organisée au Congo-Brazzaville voisin, pour trouver une issue pacifique entre Mobutu et Kabila. Mais rien à faire. Du coup, les combats continuèrent, se soldant sur la fin de la dictature de Mobutu, son exil, et la prise de pouvoir de Kabila, dont Madiba lui assura son soutien, effectif en 1998, en raison d'une guerre où la République démocratique du Congo fait face au Rwanda et à l'Ouganda, ayant à leur botte des groupes rebelles, le tout pour contrôler les richesses du sous-sol congolais auprès de firmes comme De Beers, restées privées et donc sous le contrôle d'afrikaners ou de descendants de colons britanniques.

Face à l'idéalisation de l'icône Mandela, dépolitisée, une politisation critique semble être la bienvenue dans une Afrique du Sud qui n'a pas tellement évolué depuis 1994, montrant que les espoirs portés par l'ANC n'ont pas été suivis de réalisations concrètes.

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