Sur le toit du monde

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La victoire en finale contre la Croatie permet à la France d'avoir une deuxième étoile à son maillot bleu, 20 ans après la première victoire en Coupe du monde de l'Hexagone. Un titre grandement fêté en France, et fort susceptible de fournir des récupérations politiciennes et de l'illusion sociale.

Napoléon Bonaparte en rêvait, Didier Deschamps l'a fait! L'entraîneur de l'équipe de France de foot a réussi sa campagne de Russie, apportant à l'Hexagone sa deuxième victoire en Coupe du monde. Ses joueurs ont remporté, dimanche 15 juillet, la finale 4-2 contre la Croatie, qui s'inscrivait dans un esprit de revanche par rapport à la demi-finale de la Coupe du monde 1998, où Davor Suker et les siens furent battus par un Lilian Thuram en état de grâce. De par ce résultat, Deschamps, capitaine lors de la victoire en 1998, devient le troisième footballeur de l'histoire à avoir gagné la Coupe du monde en tant que joueur et entraîneur, après le Brésilien Mario Zagallo (joueur en 1958, 1962; entraîneur en 1970) et l'Allemand Franz Beckenbauer (joueur en 1974; entraîneur en 1990). De quoi le rendre encore plus intouchable que ne l'ait pu l'être Aimé Jacquet, après la victoire en 1998. De même que cette victoire française confirme la domination de l'Europe du foot en ce début de 21e siècle.

Percussion vs possession

Cette victoire des Bleus, qui fait que la France rejoint l'Argentine et l'Uruguay au nombre de titres gagnés, marque surtout une tendance dans cette 21e Coupe du monde. C'est le principe de percussion qui prend le dessus sur celui de possession. Lors des deux précédentes coupes du monde (2010, 2014), les pays vainqueurs - Espagne, Allemagne - affichaient un style de jeu basé sur la possession du ballon, afin d'épuiser les équipes adverses dans les phases défensives. Et pour cela, il fallait une ossature où plusieurs joueurs devaient être dans le même club, facilitant les automatismes en équipe nationale. C'est ce qui réussit à l'Espagne en 2010 à travers des titulaires jouant au FC Barcelone ou au Real Madrid; puis à l'Allemagne en 2014, avec des titulaires jouant au Bayern Munich ou au Borussia Dortmund principalement. Mais ce style, pourtant offensif, a trouvé ses limites dans cette édition, comme en témoignent l'élimination surprise de l'Allemagne en phase de poules, puis celle de l'Espagne en huitièmes de finale face à la Russie.

Le jeu basé sur la percussion tient à ce qu'une équipe soit régulièrement sur la défensive et qu'il y ait des attaquants rapides pour lancer des contre-attaques meurtrières, sans qu'il y ait forcément beaucoup d'automatismes. À ce compte-là, les Bleus en sont la parfaite illustration vu le schéma plutôt défensif défendu par Deschamps, en filiation avec Jacquet et en droite ligne du catenaccio, appris durant ses années de joueur à la Juventus Turin, avec un milieu comme N'Golo Kanté qui sert de tampon pour soulager ses coéquipiers de la défense, puis un allant offensif percutant, personnifié par Kylian Mbappé. L'attaquant  du Paris Saint-Germain a brillé durant cette Coupe du monde, avec 4 buts à son actif, dont un doublé lors du huitième de finale complètement fou contre l'Argentine, où il mystifia la défense albiceleste avec ses accélérations et sa vitesse de course, puis marquant le dernier but français lors de la finale contre la Croatie. Antoine Griezmann, en mode plus diesel, a marqué son empreinte, avec 4 buts également, puis des coups de pied arrêtés qui ont débloqué la situation en quarts de finale, en demi-finale et en finale. D'autres équipes ont affiché ce côté percutant, notamment la Belgique avec un trident Kevin De Bruyne-Eden Hazard-Romelu Lukaku qui peut faire très mal aux défenses adverses et qui a permis à la Belgique de terminer troisième de cette Coupe du monde, la meilleure performance de l'histoire du foot belge. Est-ce à dire qu'un nouveau paradigme dans le foot mondial s'est installé dans cette Coupe du monde? Il serait présomptueux de l'affirmer mais si une équipe allie une capacité à posséder le ballon tout en ayant les moyens d'être percutant en phase d'attaque, elle sera alors très redoutable.

Carpe diem

Forcément, cette victoire était célébrée dans toutes les rues du pays, après le coup de sifflet final. À Paris, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont remonté les Champs-Élysées pour célébrer cet événement, avec des milliers de drapeaux tricolores flottant dans l'espace et la Marseillaise chantée à de multiples reprises par la foule profondément joyeuse. Une répétition générale en somme vu que les nouveaux champions du monde défileront ce lundi après-midi sur les Champs-Élysées. Et comme il y a 20 ans, des gens qui venaient de diverses classes sociales se retrouvaient, se congratulaient, le temps d'une soirée magique, pouvant laisser imaginer le rêve socialiste, voire anarchiste, d'une société sans classes. Un moment épicurien en somme, dans la droite ligne du dicton latin carpe diem (profites du jour présent).

Mais le vent de la récupération politicienne a déjà soufflé, tous bords confondus d'ailleurs. De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par le président Emmanuel Manon, présent à Moscou pour la finale et passionné de foot notoire, chacun souhaite tirer son épingle du jeu, quitte à devoir se mettre en contradiction. Par exemple, Le Pen qui vocifère sur l'immigration, devra digérer le fait que la grande majorité des 23 champions du monde sont des afro-descendants donnant à la France un deuxième titre mondial en foot; Macron et ses propos multirécidivistes sur les femmes africaines qui feraient trop d'enfants à ses yeux, devra saluer hypocritement celles qui ont enfanté ces nouveaux champions du monde. Comme quoi, "7 à 8 enfants par femme" dans certains pays d'Afrique selon Macron, ça peut servir s'ils émigrent vers la France et qu'ils soient dirigés vers le football. Puis Mélenchon qui exalte les Bleus, la Marseillaise, le drapeau tricolore, en raison de sa tendance jacobine, souverainiste, afin de masquer son côté germanophobe exprimé à travers l'élimination de la Mannschaft il y a quelques semaines, ce qui n'est guère internationaliste de la part de quelqu'un qui prétend suivre le chemin politique de Jean Jaurès.

Si je me permets de glisser quelques tacles envers des politiciens, cher(e)s lecteurs/lectrices, c'est qu'il y a 20 ans, comme après le 11 janvier 2015 faisant suite à l'attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo, ces rassemblements sincères, désintéressés, dans la rue n'ont en rien effacé la disparité des classes sociales, ni les effets néfastes du capitalisme qui prend de plus en plus un visage autoritariste, ni le racisme institutionnel auquel les Français ayant des racines extra-européennes peuvent être exposés, et parfois de manière mortelle, à travers des violences policières - Aboubakar Fofana, Adama Traoré, etc -, ou du grimage de noirs, comme le fit de manière fort regrettable Griezmann fin 2017. Vous penserez que je suis un rabat-joie, mais c'est juste un appel à ne pas être naïf car l'histoire récente - et même plus ancienne avec le 14 juillet 1790 -, est là comme figure de rappel. Or, comme l'affirmait en son temps Karl Marx: "celui qui ne connait pas l'histoire est condamné à la revivre".

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