Entre des expulsions massives, un quadrillage et une surveillance de masse à tous crins, les Jeux olympiques de Paris 2024 offrent une illustration d'une pente sécuritaire d'un pouvoir aux abois, minoritaire et hypocrite, mettant une pression de dingue à des sportifs pour atteindre des objectifs difficilement réalisables.
"Faites vos jeux, rien ne va plus". Le monde a les yeux sur Paris, avec la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, ce vendredi 26 juillet 2024. Pour la première fois depuis 100 ans, la capitale organise l'événement sportif le plus important au monde. Alors, il ne faut pas se louper et mettre les petits plats dans les grands. D'où la cérémonie d'ouverture sur les bords de la Seine, au lieu de le faire dans un stade comme le Stade de France. Ce qui conduit à un quadrillage des rives de la Seine hors norme, avec en plus plusieurs dizaines de milliers - entre 30.000 et 40.000 - de policiers et gendarmes, français et autres (étasuniens, espagnols, israéliens, etc.) donnant l'image de Paris comme une ville en état de siège.
Dérive sécuritaire
Ce déploiement massif de forces de l'ordre (social) s'accompagne d'autres dispositifs illustrant une dérive sécuritaire. Premièrement, l'utilisation de la vidéo surveillance algorithmique (VSA), qui consiste à ajouter un algorithme dans les caméras de vidéosurveillance, afin de distinguer des "situations anormales". Des associations comme la Quadrature du Net ou Amnesty international alertent depuis quelques années sur la dangerosité de ce dispositif, voté dans le cadre de la loi JO 2024 au Parlement, sur la préservation des libertés individuelles et collectives et qu'il faut considérer - à juste titre - comme l'antichambre de la reconnaissance faciale, appliquée dans des pays comme la Chine par exemple.
Deuxièmement, procéder à des assignations à résidence, comme le souligne le journal Le Monde (cf lien n°1), au nom de la loi antiterroriste votée en 2017 - au tout début de l'ère Macron -, faisant mettre ce dispositif issu de la loi d'État d'urgence de 1955 dans le droit commun. Ce qui amène à ce que des personnes se retrouvent dans cette situation sans qu'il n'y ait aucune raison, aucune justification d'une telle mesure de la part des autorités. Et troisièmement, pour donner l'image (ou l'illusion) d'un Paris présentable, ordre est d'expulser massivement toute personne vivant dans l'extrême-pauvreté ou dans une grande précarité hors de Paris, voire hors de la région Île-de-France. Bref, un "nettoyage social" ayant visé 12.500 personnes selon le collectif Le revers de la médaille, alors qu'il est notoirement reconnu que bien des bâtiments tels des anciens bureaux d'entreprise, des casernes, sont vides, mais que le pouvoir n'en a cure, accentuant une crise du logement palpable ces dernières années, avec la touche cynique en plus d'obliger les étudiants vivant à Paris de quitter leur logement le temps des JO pour faire place aux touristes (cf lien n°2).
Mauvais compte à l'horizon
Ce qui amène à la question économique et budgétaire des JO. Est-ce que ces Jeux seront à l'équilibre budgétaire? C'est ce que souhaite faire miroiter le pouvoir central et la ville de Paris. Mais, comme le souligne le journal Alternatives économiques dans une série d'articles dans son numéro de juin 2024, cette issue heureuse a une faible probabilité car elle suppose des recettes fonctionnant à plein, notamment avec la billetterie et le tourisme. Or, plus d'un million de billets pour les JO restent encore en vente (cf lien n°3), sachant que les tarifs représentent plusieurs centaines d'euros - ce qui est très dissuasif et marqueur d'un embourgeoisement du public des JO, soit dit en passant -, puis les touristes sont davantage tentés par l'éviction de Paris durant cette période, ce qui se traduit par une frustration de propriétaires peinant à trouver - cheh! - des locataires durant cette olympiade (cf liens n°4, n°5).
Au niveau des dépenses, le budget initial était de 6,6 milliards d'euros. Aujourd'hui, il approche les 10 milliards d'euros. Bien que ces JO soient les moins chers de ce début de 21ème siècle, il n'en demeure pas moins que l'augmentation du coût est établie. Et même pas sûr que l'investissement, notamment public, soit efficient. L'exemple de l'assainissement de la Seine, un serpent de mer depuis des décennies, soit effectif car la météo peut tout faire capoter par rapport aux épreuves de natation en eau et d'une partie du triathlon. C'est quand 1,4 milliard d'euros de budget. Et il a fallu démonter, mercredi 24 juillet, la structure au sol de l'arena du Champs-de-Mars, accueillant les épreuves de judo, c'est dire si cela va rajouter de la dépense budgétaire (cf lien n°6). Sans oublier la question des transports avec des tronçons des lignes 15, 16 et 17 du métro qui devaient être en place pour les JO mais qui ne le sont pas, la prolongation réalisée in extremis de la ligne 14 du métro, le (quasi) doublement du prix du ticket de métro, pensant que les touristes viendraient en masse, etc.
Hypocrisie olympique
Manque plus que l'hypocrisie politique pour être désabusé de ces JO. Alors que son camp a été largement battu à l'issue des élections législatives qu'il a provoquées par la dissolution de l'Assemblée nationale, Emmanuel Macron suit la logique du "coup d'État permanent", consubstantielle de la Vème République, qu'il faut envoyer à la retraite d'ailleurs, retardant l'idée de nommer un Premier ministre et donc de permettre au nouveau Front populaire de gouverner, même s'il s'agit d'un gouvernement minoritaire. Et appeler à une "trêve olympique" relève plus de la provocation que de la recherche d'apaisement. Surtout si on ajoute le contexte géopolitique avec une hypocrisie en mondiovision car si les athlètes russes participent sous bannière neutre aux JO, en raison de la guerre russo-ukrainienne, les athlètes israéliens participent sous leur propre bannière alors que le pouvoir israélien commet des crimes contre l'humanité, voire un génocide, dans la bande de Gaza. Ce qui permet de rappeler à bien des naïfs que le sport est une affaire politique et que ne pas prendre les choses sous cet angle, c'est se bercer d'illusions.
Top 5 pour la France?
Jusqu'à présent, dans ce billet, j'évoque bien des thématiques autour des JO, mais pas l'aspect sportif stricto sensu. Notamment au niveau français. C'est le moment de s'y coller. Pendant un moment, l'objectif martelé par le pouvoir était que la délégation française au JO puisse décrocher 80 médailles (cf lien n°7). Ce qui est juste... presque le double du record de médailles olympiques obtenues par une délégation française d'après-guerre, établi à Beijing en 2008 (43 médailles). Sachant qu'aux JO de Tokyo, en 2021, il y eut seulement 33 médailles glanées par la France. C'est dire si on part de très loin côté français. Alors, la rhétorique a évolué pour que ce soit désormais comme objectif d'atteindre le top 5 du classement des médailles (cf lien n°8). Ce qui serait une première pour la France depuis les JO d'Atlanta en 1996. Or, ce classement dépend prioritairement du nombre de médailles d'or. Et dans ce cas, il faudrait au moins 20 médailles d'or pour y arriver. Ce qui serait un record côté français car l'actuel record de médailles d'or françaises dans une olympiade (15) date... justement d'Atlanta 1996.
Est-ce faisable? On peut, au moins, s'appuyer sur deux sports où la France rayonne. Le judo et l'escrime. Avec comme figures de proue les judokas Teddy Riner, Clarisse Agbegnenou, les escrimeurs Romain Cannone et Ysaora Thibus, qui visent l'or olympique, cela peut faire boule de neige. Tout comme en natation avec Léon Marchand, attendu comme le futur Micheal Phelps de la natation mondiale, pouvant entraîner dans sa vague ses compatriotes dans le chemin vers les médailles. Les sports collectifs - handball, rugby (à 7), football, basket, volley-ball - sont attendu comme des pourvoyeurs de médailles, notamment en or. Mais là où il y a le plus à craindre en matière d'absence ou de faible nombre de médailles côté tricolore, c'est au niveau de l'athlétisme, du cyclisme, de la boxe, du tir (à l'arc, au pistolet, etc.). Mais si une agréable surprise peut arriver dans ces sports, ce ne serait pas de refus.
Enfin, pour souligner pourquoi ces objectifs ont de quoi relever de la mission impossible, une comparaison s'impose. En l'occurrence, avec notre voisin d'outre-Manche. La Grande-Bretagne eut ses JO en 2012, glanant 65 breloques, dont 29 en or. Quatre ans auparavant (Beijing 2008), elle eut 47 médailles, dont 19 en or. Soit une hausse de 27,7%. Et si on pousse encore dans le passé (Athènes 2004), ce fut 30 médailles dont seulement 9 en or. Une dynamique positive qui contraste fortement avec la situation française car s'il y a eu 33 médailles (10 en or) à Tokyo, il y eut 42 breloques, dont 10 en or à Rio en 2016. C'est l'extrême inverse. Ce qui ne pousse pas à l'optimisme.
Bons jeux!
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