Une Ve République à envoyer à la retraite

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Jari Kurittu

Photo: Flickr/Jari Kurittu

La Ve République fête ce jeudi ses 60 ans d'existence. L'occasion de rappeler bien des travers qu'elle possède intrinsèquement tels la concentration du pouvoir exécutif au détriment du législatif et du judiciaire, sans oublier la question néocoloniale, impérialiste, marginalisée au nom de la grandeur de la France.

Putain 60 ans! C'est l'âge que compte désormais la Ve République, dans laquelle nous vivons. En effet, le 4 octobre 1958, la Constitution de la Ve République est appliquée, après avoir été soumise par référendum une semaine auparavant (28 septembre 1958). D'ailleurs, cette Constitution a été concoctée par le gouvernement de Charles De Gaulle, notamment par Michel Debré, alors Garde des Sceaux, alors que la Constitution de la IVe République, datant de 1946, fut établie par une Assemblée constituante, à l'instar des précédentes républiques (Ière, IIe, IIIe).

Coup d'État permanent

Vu comme ça, on peut dire, sans faire dans la polémique, qu'il s'agit d'un Coup d'État, similaire à celui du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), où Napoleone Buonaparte (pardon, Napoléon Bonaparte) prit le pouvoir et établit une nouvelle constitution peu de temps après. Ce parallèle entre le général Bonaparte et le général de Gaulle n'est pas idiot car de Gaulle est revenu au pouvoir suite à un putsch des généraux à Alger, le 13 mai 1958, dans le contexte de la guerre d'Algérie devenu fiévreux pour le pouvoir d'alors, qui a renforcé le poids de l'armée au fur et à mesure que cette guerre coloniale durait. De même que dans cette Constitution qui nous régit depuis 60 ans, le président de la République bénéficie d'un pouvoir immense, digne d'un roi en vérité. D'ailleurs, en cas de crise grave, il peut invoquer l'article 16, disposant ainsi de "pouvoirs exceptionnels", sans compter l'immunité dont il dispose, à travers les articles 67 et 68, même si ce dernier article précise qu'en "cas de manquement à ses devoirs", il pourrait être destitué par le Parlement, constitué en Haute Cour. Néanmoins, le Parlement voit sa marge de manœuvre réduite, sans compter la question du passage en force du gouvernement, avec l'article 49 alinéa 3 de la Constitution qui permet ce cas de figure.

Du coup, dès le début, certains opposants, notamment à gauche, comme François Mitterrand, accusaient de Gaulle de pratiquer le "Coup d'État permanent" - il s'en accommoda bien de 1981 à 1995 -, facilité en cela par un Parlement sous sa botte puisqu'une seule fois en 60 ans, un gouvernement fut renversé par une motion de censure, en l'occurrence celui de Georges Pompidou en 1962. La pratique des ordonnances est également autorisée par la Constitution, permettant au pouvoir exécutif de passer outre des présentations de projets de loi devant le Parlement, pour des questions de rapidité. Cela s'est vu récemment avec les ordonnances du président Emmanuel Macron sur le droit du travail à l'automne 2017. Ces divers éléments montrent combien la Ve République tend à être une a-démocratie au fil du temps. J'en veux pour preuves l'abstention record (ou presque) observée tant pour l'élection présidentielle de 2017, notamment le second tour entre Macron et Marine Le Pen, puis les élections législatives, établissant la chambre introuvable du capital, autour du mouvement de Macron, la République en marche. Après, on peut rajouter des choses louches dans les institutions, notamment autour du pouvoir exécutif, telles l'affaire du Rainbow warrior en 1985, l'affaire de la prise d'otages d'Ouvéa en 1988 ou plus récemment, l'affaire Benalla depuis l'été 2018.

République néocoloniale

Au-delà de certains aspects intérieurs, il est bon de regarder la politique extérieure sous la Ve République, notamment à l'égard de l'Afrique. En 1958, la France avait encore un empire colonial, qui était néanmoins sur le point de s'effondrer, et la guerre d'Algérie en donne un exemple sanglant. Donc, de Gaulle souhaitait éviter d'autres guerres coloniales, négociant les conditions d'indépendance avec les pays d'Afrique francophone, à l'Ouest ou au Centre. Un seul pays refusa le projet de Communauté française de de Gaulle, la Guinée de Sékou Touré, par référendum, le 2 octobre 1958, soit deux jours avant l'application de la Constitution française. Deux ans après, les autres pays francophones colonisés par la France - n'oubliez pas que la Belgique colonise le Congo-Zaïre, le Rwanda et le Burundi -, proclamaient leur indépendance à leur tour, rendant le projet de de Gaulle caduque. Néanmoins, l'influence française perdure depuis à travers la politique de la Françafrique. C'est Jacques Foccart, le "monsieur Afrique" de de Gaulle qui la mit en œuvre, consistant à maintenir l'influence française en Afrique, notamment dans les anciennes colonies, avec une possession des structures économiques et sociales via des entreprises publiques (Elf) ou privées (groupe Bolloré), ou par la présence de bases militaires pour l'armée française. Sans compter le trafic d'armes dans des territoires en troubles comme le Nigeria, au moment de la guerre du Biafra, où Paris soutient avec livraison d'armes les rebelles du Biafra, région riche en pétrole, contre le Nigeria, ancienne colonie britannique. D'autres présidents ont poursuivi cette ligne de défense du néocolonialisme français, notamment Valéry Giscard d'Estaing en faisant intervenir les parachutistes à Kolwezi, dans le Zaïre de Mobutu en 1978, au nom des intérêts français menacés par des rebelles à la dictature mobutiste. Mitterrand ne fut pas en reste, avec son "monsieur Afrique" à lui, Guy Penne, notamment par rapport à l'assassinat de Thomas Sankara, leader du Burkina Faso, le 15 octobre 1987, puis par rapport au génocide tutsi au Rwanda en avril 1994. Les interventions militaires sont régulières. Que ce soit pour Jacques Chirac en Côte d'Ivoire en 2002, avec Nicolas Sarkozy en 2011, toujours en Côte d'Ivoire, dans le but de virer Laurent Gbagbo et d'installer Alassane Ouattara, ou encore François Hollande en 2013 au Mali, afin que les intérêts français (nucléaire) soient protégés contre les groupes terroristes.

Il y a aussi une chose qui fait que l'impérialisme français est puissant, garantissant une souveraineté pour l'Hexagone, contrairement à ce que les souverainistes et déclinistes chouinent car seulement attentifs sur la France dans le cadre de l'Union européenne, c'est le Franc CFA. Cette devise, née en 1945, juste après la guerre, est encore utilisée par 14 pays d'Afrique francophone, dont le contrôle est organisé par la Banque de France et l'impression réalisée en France. Si ses défenseurs louent le côté stabilisateur de la devise, en raison de son arrimage avec le Franc français, puis depuis 2002 avec l'euro, ses détracteurs pointent du doigt l'organisation d'une économie de rente avec le Franc CFA, freinant le développement économique des pays membres de l'UEMOA et de la CEMAC utilisant le Franc CFA, comparativement aux pays non-utilisateurs du Franc CFA - typiquement, les pays anglophones - et surtout une surévaluation du Franc CFA, liée à son arrimage avec l'euro justement. De quoi pousser des économistes comme Kako Nubukpo ou Felwine Sarr à se montrer de plus en plus critiques et que l'opinion publique d'Afrique francophone s'empare du sujet, qui n'est pas anodin en matière de souveraineté. En mettant ceci avec le manque de contrôle des structures économiques et sociales par les citoyens, il n'est pas étonnant que ça émigre vers l'Europe, prouvant ainsi que l'immigration est le retour de bâton de l'impérialisme.

Mais sur ce sujet, comme sur la question des institutions, la gauche (radicale) française a encore du boulot pour se déconstruire, se désaliéner, et donc envoyer à la retraite cette Ve République.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article