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Chemin des Dames: la boucherie de trop!

Publié le par JoSeseSeko

L'offensive française du Chemin des Dames, le 16 avril 1917, marque une nouvelle boucherie dans une guerre de 14-18 qui semblait interminable pour les soldats. Les rares survivants de ce massacre se mutinèrent, sous l'air d'une chanson qui est connue comme La Chanson de Craonne, aux accents antimilitaristes et anticapitalistes, qui peut effrayer les chefs militaires et les bourgeois, ordonnant l'exécution des mutins.

Depuis l'automne 1914, la guerre de position fut la norme sur le front français. Des tranchées installées sur plusieurs kilomètres se font face, occupées par les Français et les Anglais d'un côté, et par les Allemands de l'autre. Les carnages s'enchaînèrent en 1915, avec la bataille d'Ypres, où les Allemands utilisèrent pour la première fois des gaz comme arme de guerre, les batailles de l'Artois et de Champagne, pour un front ne bougeant guère. Pareil en 1916 avec la terrible bataille de Verdun (21 février-19 décembre) plus la bataille de la Somme (1er juillet-18 novembre), où à chaque fois, des centaines de milliers de morts et de blessés sont comptabilisés sans qu'il n'y ait eu de véritable vainqueur. Or, cette guerre s'enlisant, la lassitude gagna les rangs des poilus et l'état-major français cherchait de nouveau un moyen de percer les lignes allemandes, pour en finir avec cette guerre des tranchées.

L'offensive suicide de Nivelle

L'offensive fut décidée au niveau du Chemin des Dames, dans l'Aisne, à proximité de la ville de Craonne, sur un front de 30 kilomètres. Robert Nivelle, général en chef de l'armée française, mena les opérations, comptant réussir une avancée rapide sur le Chemin des Dames comme à Verdun, où il reprit aux Allemands sur les dernières semaines de la batailles les positions qui étaient françaises au tout début de l'offensive allemande du 21 février. Théoriquement, 850.000 hommes sont mobilisées pour cette bataille, dont plus de 15.000 tirailleurs sénégalais intégrés dans la VIe armée du général Charles Mangin. Vu le gigantisme de l'offensive, avec un bombardement massif de l'artillerie prévu sur les premières lignes allemandes, la communication devait être la plus secrète pour maximiser les chances de succès. Mais des espions allemands surent le projet et les troupes commandées par Erich Ludendorff ont réduit leur présence sur les premières lignes, pour mieux se renforcer à l'arrière. Et ce, d'autant plus que le Chemin des Dames est un plateau dont ils dominent les hauteurs qu'ils ont renforcées avec des casemates cachant leurs mitrailleuses, tandis que les Français sont en contrebas, prêtes à devoir charger.

Face à une situation exposant les troupes à une mort certaine sans forcément gagner du terrain, Nivelle aurait pu revoir ses plans pour éviter de trop lourdes pertes. Mais il maintint son offensive, prévue pour le 16 avril 1917. Après un puissant tir d'artillerie sur des premières lignes allemandes presque vides, l'assaut fut donné à 6h du matin. L'assaut fut un échec cuisant dès les premières heures. Plusieurs milliers d'hommes tombent comme des mouches durant l'offensive suicide de Nivelle, pour des gains territoriaux minimes sur le plateau. Du 16 au 25 avril 1917, 134.000 Français furent tués ou blessés. Une boucherie effroyable pour des soldats qui étaient en réalité de la chair à canon. Et malgré ces pertes effroyables, Nivelle exigea la continuation de l'offensive, qui dura jusqu'au 25 juin, mais cet entêtement à envoyer les hommes à la mort lui coûta son commandement le 15 mai, remplacé par le général Philippe Pétain. Et précédemment, le 29 avril, Mangin fut relevé du commandement de la VIe armée, suite au massacre des tirailleurs sénégalais - près de 3/4 d'entre eux furent tués ou blessés -, d'autant plus qu'ils n'avaient pas été préparés aux conditions hivernales au printemps 1917 (neige le jour de l'attaque).

"Nous sommes les sacrifiés"

Qu'ils étaient paysans, prolétaires ou colonisés, les soldats ayant trouvé la mort au Chemin des Dames étaient majoritairement des jeunes exploités qui faisaient la guerre pour le compte de vieux exploiteurs bourgeois, qui en étaient exemptés. Et durant les rares permissions autorisées par l'armée, les railleries des bourgeois, des citadins aggravent le sentiment d'incompréhension et de colère, sachant que certains d'entre eux étaient des militants socialistes ou anarchistes avant la guerre de 14-18. Il n'était pas étonnant alors qu'il y eut des appels à la grève, voire à la mutinerie, suite à cette offensive ratée, immortalisée par La Chanson de Craonne et dont le principal refrain est le suivant:

  • "Adieu la vie, adieu l'amour,
    Adieu toutes les femmes
    C'est bien fini, c'est pour toujours
    De cette guerre infâme
    C'est à Craonne sur le plateau
    Qu'on doit laisser sa peau
    Car nous sommes tous condamnés
    Nous sommes les sacrifiés"

Cette chanson s'était développée au cours des batailles de 1915 et 1916. D'ailleurs, elle devait être La Chanson de Verdun, mais aux vues de la boucherie du Chemin des Dames, les paroles ont été définitivement centrées sur cette bataille. Elle décrit les misérables conditions de vie des soldats espérant l'arrivée de "la relève", mais surtout, la colère envers "les gros qui font la foire", ces "embusqués" qui "feraient mieux de monter aux tranchées" à la place des "pauvres purotins" qui défendent les biens "de ces messieurs-là". Avec comme bouquet final, un dernier refrain clairement antimilitariste, anticapitaliste qui fit passer cette chanson à la postérité:

  • "Ceux qu'ont l'pognon, ceux-là r'viendront
    Car c'est pour eux qu'on crève
    Mais c'est fini, car les trouffions
    Vont tous se mettre en grève
    Ce s'ra votre tour, messieurs les gros
    De monter sur le plateau
    Car si vous voulez faire la guerre
    Payez-la de votre peau"

Un appel à la grève parfaitement entendu, voire même accentué car des mutineries se développèrent dans les régiments durant l'année 1917, notamment ceux qui étaient mobilisés dans l'attaque du Chemin des Dames. Face à cette situation, Pétain décida de fusiller les mutins "pour l'exemple", mais en parallèle, tenta d'améliorer les conditions de vie des soldats au niveau de l'alimentation et en accélérant les rythmes de permission, avec un certain succès, pour restaurer une certaine discipline dans une armée éprouvée et démoralisée. Quant aux mutins fusillés pour l'exemple, ils seront honnis de la mémoire nationale mais en 1998, Lionel Jospin, Premier ministre socialiste de la cohabitation avec Jacques Chirac comme président de la République, prononça un discours appelant à la réintégration de ces soldats qui "refusèrent d'être des sacrifiés" dans la mémoire nationale sur 14-18. Un sujet qui reste encore sensible de nos jours.

Tout ça pour dire qu'à l'heure où les tensions du côté de l'Asie, du Pacifique, entre les États-Unis de Donald Trump et la Corée du Nord de Kim Jong-Un, sont à considérer comme un danger réel et qu'il serait bon d'éviter que l'histoire ne se répète encore et encore, avec son lot de massacres et de souffrances pour les peuples du monde entier, au service d'un "petit nombre" qui poursuit sa logique d'accumulation du pouvoir (économique, politique, culturel) à tous crins.

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