Désavoué, le gouvernement de Michel Barnier s'est fait sanctionner par une motion de censure largement approuvée par l'Assemblée nationale sur le budget de la Sécurité sociale, mettant fin au gouvernement le plus court de l'histoire de la Vème République, qui doit (enfin) prendre sa retraite.
"Pour l'adoption, 331. La majorité requise étant atteinte, la première motion de censure est adoptée". Ces mots de la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet - qui doit avoir le seum de les avoir prononcés -, vont entrer dans l'histoire de France. En effet, pour la seconde fois dans l'histoire de la Vème République, un gouvernement est majoritairement remis en cause par l'Assemblée nationale. La première fois, c'était le 5 octobre 1962, le gouvernement de Georges Pompidou tombant dans le contexte post-guerre d'Algérie, où le président Charles De Gaulle voulut faire adopter l'élection du président au suffrage universel. Une censure sans conséquence puisque De Gaulle organisa un référendum pour se faire approuver cette mesure et dissout l'Assemblée dans la foulée.
Refus de l'austérité
Mais cette historique motion de censure de ce 4 décembre 2024 est de toute autre nature. Elle s'inscrit dans le contexte d'une politique d'austérité à 60 milliards d'euros qu'entendait mener le gouvernement de Michel Barnier en présentant le budget 2025. Mais dès les discussions sur le budget de la Sécurité sociale, avec notamment la réduction des taux de remboursement des visites médicales ou d'utilisation de médicaments, le gouvernement Barnier, n'ayant pas de véritable majorité après des élections législatives où le Nouveau front populaire (NFP) est sorti en tête, mais avec 193 députés sur 577 seulement. Devant cette difficulté, le désormais ex-Premier ministre n'a pas eu d'autre choix que de recourir au passage en force (article 49.3 de la Constitution), non sans avoir sans cesse dragué le Rassemblement national et ses 126 députés, plus les 16 députés de la scission pro-Ciotti du parti Les Républicains, avec des concessions sur le déremboursement des soins (à ne pas appliquer), l'aide médicale d'État (à réduire, voire supprimer envers les étrangers), etc. Mais des efforts vains car l'extrême-droite, sachant que ses électeurs veillaient au grain, a voté la motion de censure du NFP. Ce qui fait dire aux macronistes et aux membres de LR, notamment le futur ex-ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau, qu'il y a eu une "alliance de la carpe et du lapin".
D'ailleurs, cette lecture va être beaucoup utilisée par les chiens de garde, journalistes de salon qui sabotent le métier de journaliste, pour mieux faire oublier une autre grille de lecture. Celle du refus de l'austérité visant toujours le travail mais épargnant toujours le capital. Capital qui n'a de cesse de bien se porter depuis le début de la présidence d'Emmanuel Macron - même si c'était déjà le cas sous Nicolas Sarkozy ou sous François Hollande -, dont on s'attend qu'il va agiter prochainement le fait que cette censure adoptée va empêcher l'État français d'avoir un budget pour 2025 et d'être une cible de choix pour les marchés financiers. Une fable faisant miroiter l'idée d'un "shutdown" à la française, mais qui n'est pas tenable économiquement parlant (cf vidéo). Par contre, il est clair que le taux d'intérêt sur la dette publique française montera, et qu'en parallèle, l'écart avec le taux d'intérêt sur la dette publique allemande s'accroît. Là, c'est plus gênant. Mais il n'y a pas d'absence de budget, contrairement aux récits catastrophistes balancés par les Cassandre de salon.
Camouflet pour Macron
Néanmoins, est-ce que l'enjeu est budgétaire, économique, dans cette histoire de censure? Clairement non. L'enjeu est politique et il tient à fournir une sanction supplémentaire à Macron. Il faut quand même fournir un recul historique. Il a beau avoir été réélu en 2022, il a perdu sa majorité à l'Assemblée nationale lors des élections de juin 2022. Puis sa décision de dissoudre l'Assemblée, après les élections européennes en juin dernier, et la déculottée de son camp qui s'en suivit, font qu'il est bien plus ridicule que la dissolution lancée par Jacques Chirac en 1997 aboutissant à une cohabitation avec Lionel Jospin jusqu'en 2002. Surtout qu'il a laissé traîner près de deux mois avant de nommer Barnier Premier ministre et de le laisser former son gouvernement, juste par dégoût du NFP qui a proposé Lucie Castets comme Première ministre.
Le fait qu'il compte faire une annonce télévisuelle jeudi 5 décembre peut donner matière à plusieurs interprétations. Perso, j'en privilégie deux qui sont extrêmes. Soit une démission de la part de Macron, lançant de facto une élection présidentielle. Soit une utilisation de l'article 16 de la Constitution pour s'assurer l'établissement d'un budget public pour 2025. La première option paraît saugrenue, tant Macron est accroché au pouvoir tel un skieur à son tire-fesses et que le capital tient à ce que son serviteur demeure à l'Élysée, même si une hypothèse Le Pen peut séduire chez certains affairistes - coucou Vincent Bolloré le françafricain par exemple! - La deuxième option serait bien plus incendiaire, en s'arrogeant des pouvoirs exceptionnels, mais collerait bien au personnage Macron, ce girondin autoritaire, fervent adepte du "coup d'État permanent". Ce que certaines figures à gauche dédaignent de comprendre.
En tout cas, sous Macron, nous voyons combien cette Vème République mérite d'être envoyée à la retraite et Macron, à son corps défendant, y apporte sa pierre par sa politique depuis 2017. Et contrairement au 20 mars 2023, les député(e)s ont pris leur courage à deux mains en censurant un gouvernement.
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