Marx, Fisher, Minsky: 3 lectures complémentaires des crises

Publié le par JoSeseSeko

Marx, Fisher, Minsky: 3 lectures complémentaires des crises
Marx, Fisher, Minsky: 3 lectures complémentaires des crises
Marx, Fisher, Minsky: 3 lectures complémentaires des crises

La crise économique qui reste présente pour les pays développés depuis 2008, et même tend à s'être renforcée en 2013 dans l'Union Européenne, est aussi une crise du mode de production capitaliste tel qu'il était voulu par les nouveaux classiques, les monétaristes, autrement dit, des économistes néo-libéraux qui avaient remporté la bataille intellectuelle face aux keynésiens, aux régulationnistes, aux marxistes depuis les années 1970. Or, ces économistes du "mainstream" n'arrivent pas forcément bien à analyser la crise actuelle (sous peine de devoir reconnaitre leurs erreurs), et ne formulent quasiment que de l'austérité comme réponse. Ce que même le Fonds monétaire international commence à voir comme un remède bien pire que le mal! Surtout au sujet de la dette publique. Alors, regardons des lectures alternatives de la crise actuelle, quand bien même ces lectures furent effectuées il y a très longtemps, à savoir celles de Karl Marx, Irving Fisher et Hyman Minsky.

Marx, l'éternel retour

Marx, le plus ancien des trois, est le plus détesté parmi les économistes du "mainstream" libéral et la plupart des étudiants en économie. Il y a de quoi car malgré la chute de l'URSS, du "socialisme réel" qui n'en était pas un, Marx reste un empêcheur de tourner en rond et son analyse des crises du mode de production capitaliste mérite encore d'être enseignée aujourd'hui, car loin d'être si dépassée que ça avec le temps. Il y a un point sur lequel je vais me concentrer sur l'auteur du Capital, c'est sa vision du chômage. Marx considère le chômage, qu'il appelle "armée industrielle de réserve" comme un outil de mesure essentiel sur la probabilité de crise ou pas selon l'hypothèse suivante: moins il y a de chômeurs, plus les salaires exigés par les prolétaires (comme vente de leur force de travail aux capitalistes) sont élevés, plus le taux de profit des firmes tend à se réduire, donc plus une économie tend à entrer en crise. Pour s'en sortir, les entreprises tendent à devoir faire baisser les prétentions salariales par la concurrence entre les prolétaires, en raison de la croissance du chômage (même pas besoin de l'immigration pour ça) afin de relever leurs taux de profit. Cette intuition se retrouve plus ou moins empiriquement, renforcée par une concentration de l'activité économique par quelques grands groupes (les firmes multinationales) qui peuvent influencer les politiques économiques des États -et l'actuel traité transatlantique en cours de négociation en atteste l'argument-, confortant une autre idée marxiste comme quoi le capitalisme, basé sur la libre concurrence, tend à créer un monopole, ou du moins un oligopole; puis une capacité pour les grandes firmes à pouvoir bénéficier d'économies d'échelle, réduisant leurs coûts moyens afin de dégager un profit plus grand qu'elles ne l'auraient estimé auparavant. Dernier point, quand il y a une crise, on a tendance à penser qu'elle touche tout le monde. Néanmoins, en regardant de plus près, il s'avère qu'une crise touche davantage le prolétariat que la bourgeoisie, qui se refait même davantage une santé. Dans le cadre de la lutte des classes, c'est une victoire pour cette dernière! Elle n'ira pas chercher, objectivement, une forte croissance économique qui permettrait un plein-emploi et un rapport de force favorable aux prolétaires. Mais on pourrait dire que la croissance peut revenir au niveau de celle des 30 Glorieuses, qu'on atteindra de nouveau le plein-emploi sans que les intérêts de la bourgeoisie ne soit menacés. Ceux qui pensent ainsi oublient le fait que la croissance des 30 Glorieuses est fortement liée aux destructions de la Seconde Guerre Mondiale et à une combinaison d’enchaînements favorables aux deux parties. Ce qui me fait penser, pour clôturer la partie sur Marx, à cette phrase de l'économiste états-unien Paul Samuelson (keynésien de la synthèse, donc nullement marxiste): "La véritable question n'est pas de savoir pourquoi les choses vont si mal aujourd'hui, mais comment elles ont pu aller si bien à cette époque."

Fisher, un "repenti"

Fisher fut un économiste néo-classique, symbole du "mainstream" dans les années 20. D'ailleurs, sa fortune fut liée à sa crédibilité (Théorie quantitative de la monnaie) et à ses activités en Bourse. Donc, grand partisan de l'auto-régulation du marché. Mais quand vint le krach de 1929, sa crédibilité d'économiste libéral tout comme sa fortune fondirent comme neige au soleil, d'autant plus que peu de jours avant le "jeudi noir", il dit ceci: "le prix des actions a atteint ce qui apparaît être un haut plateau permanent", ou encore que Wall Street "ne tremblait qu'à cause de la folie de quelques-uns". Du coup, il ne se rendit pas compte de la profondeur de la crise, qui fut une crise de surproduction (absence de demande de masse), et fut vite déconsidéré, au profit d'un John Maynard Keynes plus prudent sur la question. Pourtant, se rendant compte de son erreur et observant la mécanique déflationniste de la Grande Dépression, il en découle sa plus grande contribution à la science économique qu'est la théorie de la déflation par la dette. Cette théorie montre le mécanisme vicieux de l'endettement, renforcé par une baisse des prix, pour des ménages ayant une forte propension marginale à consommer (donc, des prolétaires). Par exemple, lors d'un achat d'une maison par un ménage prolétaire n'ayant pas forcément les moyens et donc ayant d'un crédit subprime aux USA, ce ménage s'attend à ce que la valeur de la maison augmente afin de pouvoir rembourser. Or, quand la bulle immobilière a éclaté en 2007, la valeur du bien a fortement chuté car des ménages aisés ont vendu massivement leur actif immobilier. Du coup, ce ménage pauvre s'est retrouvé incapable de pouvoir rembourser, et que sa dette réelle a explosé compte tenu de la baisse du prix, même si le niveau de dette nominal n'a pas subi de hausse. Du coup, ce sont les ménages prolétaires qui se retrouvent en position de surendettement, qui peut être empiré avec une hausse du chômage, réduisant le niveau de revenus (complémentaire de Marx). Pour pouvoir enrayer cette spirale déflationniste, Fisher en appelle à une intervention publique, capable selon lui de stabiliser l'économie puis de la faire relancer.

Minsky, un homme pas tranquille

Minsky, le plus contemporain des 3, fut un économiste des années 70, s'inscrivant dans le post-keynésianisme, se référençant à la pensée de Keynes, mais aussi à la pensée de Marx par l'influence de l'économiste polonais Michal Kalecki, post-keynésien formé à l'école marxiste. Mais il n'en demeura pas moins influencé par la théorie de la déflation par la dette de Fisher puisqu'elle lui sert de base à son "paradoxe de la tranquillité". Son constat est que c'est durant la période de boom économique qu'une crise se forme. En effet, selon Minsky, sur les marchés financiers, les investisseurs privilégient les investissements les plus porteurs en taux d'intérêt, mais ceux-ci sont hautement spéculatifs et par conséquent, grandement risqués. Il distingue 3 types d'investissements: les investissements prudents, les investissements spéculatifs, les investissements Ponzi, ces derniers relevant de la grande escroquerie. Empiriquement, il s'avère que les investissements spéculatifs et Ponzi sont majoritaires en période de croissance, en raison de taux d'intérêt bas, poussant à un endettement massif. C'est le cas de l'immobilier espagnol dans les années 2000. Ce secteur a tiré fortement vers le haut la croissance économique du pays au début de cette décennie-là, jusqu'à correspondre à 12,3% du PIB en 2007, et à 30,1% des investissements réalisés en Espagne cette année-là. Du coup, il y a gonflement de l'endettement des ménages (120% RNB en 2006). Or, dès que la bulle immobilière éclate, le mécanisme de Fisher revient à la surface, la production dans la construction décline fortement en Espagne, avec un poids dans le PIB qui s’est décru (9% en 2012), une baisse des transactions immobilières liée à une chute des prix, une forte volatilité des taux d’intérêt, et par conséquent, l’économie espagnole a suivi une phase de récession et l’endettement privé s’est transformé en endettement public.

Bref, ces 3 économistes, issus d'horizons de pensée différents, ont des analyses des crises qui se regroupent de manière efficace, et qu'ils méritent d'être davantage discutés sur la place publique.

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