Un pétrole bas, du provisoire parti pour durer (ou pas)

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP/MARCO LONGARI

Photo: AFP/MARCO LONGARI

Avec un prix du pétrole autour de 30 dollars le baril, son plus bas historique depuis 2003, les pays importateurs doivent se sentir soulagés et les producteurs doivent faire grise mine, dans un premier temps. Mais trop de biais sont présents pour maintenir ce niveau de prix.

On sait combien le pétrole occupe une place importante dans l'économie mondiale depuis plusieurs décennies, notamment depuis le développement de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Mais ces derniers jours, le prix du baril s'est mis à chuter de nouveau, pour passer un moment sous la barre de 30 dollars lors de la séance du mardi 12 janvier à New York, pour s'établir sur ce niveau mercredi 13 janvier (cf lien n°1). Il faut remonter à 2003 (peu avant la guerre en Irak) pour retrouver un niveau historiquement bas. Et dire qu'en juin 2014, le cours du baril était d'environ 115 dollars, ça peut donner le vertige.

Un marché géopolitique

Le marché du pétrole est l'exemple typique d'un marché, dans le cadre du mode de production capitaliste où l'idée des économistes libéraux - ultra-majoritaires dans l'enseignement ou les médias et endoctrinés à mort! - consistant à dire que l'autorégulation se fait n'importe où, est une "blague carambar". Ce marché est essentiellement marché par la géopolitique car tous les pays ne possèdent pas des réserves d'or noir sous leur sol. Et avec l'importance prise par le pétrole sur l'économie mondiale, cela créé une relation de dépendance malsaine entre pays exportateurs et pays importateurs, en écho au proverbe "le malheur des uns fait le bonheur des autres".

Mais pourquoi ce prix est-il devenu si bas en ce début d'année 2016? Plusieurs raisons, non exhaustives, peuvent servir à expliquer ce phénomène.

  1. Au niveau de la structure du marché, c'est la demande chinoise qui grince des dents. Pékin, qui montre des signes de faiblesse sur les marchés financiers ces derniers temps, par ailleurs, est entrain de revoir sa stratégie de développement, en misant davantage sur la consommation intérieure que sur les échanges internationaux. Et comme la pollution a atteint des niveaux record dans les grandes villes de l'ex-empire du Milieu, les autorités chinoises sont soucieuses de réduire les risques sanitaires liés à cette pollution atmosphérique. Puis la croissance économique chinoise ralentit d'année en année, ce qui ne facilite pas les affaires des pays de l'OPEP, pour qui Pékin est un très bon client. Par conséquent, une anticipation de baisse de la demande entraîne le prix vers les abysses.
  2. Les relations entre pays producteurs de pétrole montrent une grande influence. Dans un article du 13 janvier, le journal en ligne Slate souligne l'impact négatif des tensions entre l'Arabie Saoudite et l'Iran depuis le début de l'année sur le cours du pétrole (cf lien n°2). Ces deux pays fondateurs de l'OPEP n'ont pas la même idée sur la gestion de la production pétrolière. Selon Slate, Riyad voudrait imposer la réduction de l'offre de pétrole de la part de l'OPEP auprès des autres pays membres du cartel, afin de gonfler le prix pour être plus en adéquation avec la demande. Or, Téhéran ne l'entend pas de cette oreille car la levée prochaine des sanctions économiques lui ouvre des perspectives d'exportation de son or noir, pour au bout prendre des parts de marché; ce que l'Arabie Saoudite ne veut absolument pas. Mais ce problème de fond est souvent mis de côté par les mass media, ces derniers insistant sur l'aspect religieux des tensions Riyad-Téhéran (sunnites vs chiites). "L'opium du peuple" est ainsi un écran de fumée parfait pour les capitalistes, toujours aussi efficace depuis des siècles.
  3. Les conflits sont minorés la plupart du temps, et c'est bien dommage. Le rôle de Daech (ou État islamique) dans l'évolution du prix du pétrole n'est pas nul. En effet, l'organisation terroriste possède des raffineries en Irak et en Syrie, lui permettant de vendre à prix cassé du pétrole sur les marchés financiers. Ainsi, un dilemme est posé par l'EI et les pays importateurs - occidentaux surtout -, ont préféré l'opportunité de consommer un pétrole bon marché, au risque de s'exposer à des attaques terroristes. Par ailleurs, la présence de l'EI en Syrie alimente les tensions entre Saoudiens et Iraniens car les premiers ont un rôle obscur, à la limite du double-jeu, dans la coalition internationale contre l'organisation terroriste; tandis que les seconds tiennent à sauver leur allié syrien coûte que coûte.

Réjouissances et inquiétudes

Avec cette baisse du prix, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne sur les conséquences. Du côté des pays producteurs de pétrole, c'est la grise mine générale, voire une inquiétude sociale grandissante. L'Arabie Saoudite s'est retrouvée à préparer un programme d'austérité dans son budget 2016. Un comble au royaume de l'or noir! L'austérité est également préparée en Russie, tellement Moscou sent le contrecoup de la baisse du prix du pétrole avec une menace de récession importante, rappelant au président Vladimir Poutine la crise financière de 1998 qu'il a observé de près, étant alors un proche de Boris Eltsine, au pouvoir à cette époque. De même, la contestation sociale qui en découle peut se traduire au niveau politique. Ce qui a été le cas au Venezuela, où le Parti socialiste unifié du Venezuela de Nicolás Maduro a été battu aux élections législatives. L'Iran, pour sa part, y trouverait moins d'inquiétude dans la mesure où son économie serait libérée des sanctions qui pesaient sur Téhéran par rapport au développement de son programme nucléaire. Mais toujours est-il que ces pays producteurs (plus des pays comme le Nigeria, l'Angola, le Congo-Brazzaville, etc.) affichent une dépendance importante à la manne pétrolière et que cette mauvaise passe devrait les inciter à diversifier leur activité. Ce qui peut être positif au final. Mais les compagnies pétrolières voient rouge et songent à supprimer des postes. Le pétrolier britannique BP a annoncé vouloir supprimer 4.000 emplois dans le monde ou le français Total prévoit de réduire ses investissements pour 2016.

Du côté des pays importateurs, c'est la joie qui prédomine. Un prix du pétrole bon marché aide à la reprise de certains secteurs, comme l'automobile en France durant l'année 2015. Ça aide à la compétitivité de l'Europe au niveau commercial ainsi qu'à une réduction des dépenses énergétiques de ces pays. En bref, un pétrole bas est un moteur de croissance pour l'Occident, même si les États-Unis se sont remis à produire de l'or noir en raison du pétrole de schiste qu'ils exploitent dans leur sous-sol. Néanmoins, ce moteur peut vite se transformer en boulet pour ces pays. Pourquoi? Car ce prix du pétrole qui a fortement baissé depuis près de deux ans, accélère une dynamique déflationniste bientôt pleinement visible partout. En France, l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) indique que pour 2015, le niveau général des prix est resté stable dans l'Hexagone en 2015, i.e 0% d'inflation, alors qu'elle était de 0,5% en 2014 et 0,9% en 2013 (cf lien n°3). Et ça, c'est loin d'être une bonne nouvelle car si certains spécialistes estiment que le prix du pétrole va encore chuter en 2016, pour être en-dessous des 20 dollars le baril (cf lien n°4) et que les autres secteurs ne compensent pas par une hausse de leurs prix, l'Insee écrira dans un an que la France est en déflation. Or ce phénomène est bien plus dangereux pour l'économie que l'inflation. Les travaux de l'économiste états-unien Irving Fisher sur la déflation par la dette sont là pour nous le rappeler.

Enfin, et c'est commun à tous, ce pétrole à bas coût va renforcer la dépendance que cette énergie réalise sur l'économie mondiale, au détriment des énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, etc.) qui sont comparativement renchéries et moins intéressantes pour les firmes classiques, où le court-termisme, indissociable du capitalisme actuel, est la règle de base. Et pourtant, la prise de conscience écologique existe, en vertu de l'accord signé à la COP21 à Paris, et les investissements dans ces secteurs ont pris de l'importance ces dernières années. Mais bon, ce pétrole va retarder l'échéance. Or, structurellement parlant, il reprendra sa course inflationniste pour atteindre de nouveaux sommets à terme. Et à ce moment-là, les entreprises ayant sous-investi dans le renouvelable, devront cravacher pour rattraper le retard accumulé et pas sûr que certaines d'entre elles y arriveront! Bref, un pétrole bas est loin d'être une si bonne nouvelle que ça!

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