Un Euro mi-figue, mi-raisin

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

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À l'approche de la finale entre l'équipe de France, pays hôte de l'Euro de foot, et le Portugal, l'occasion est bonne pour faire un bilan de cette cuvée 2016, aussi bien sur le terrain que dans les tribunes. Le collectif n'a pas totalement dit son dernier mot face à un individualisme envahissant dans ce sport.

La finale sera France-Portugal. Plusieurs milliers de Français seront dans un dilemme cornélien car ayant des origines portugaises, ils seront à la fois gagnants et perdants, au soir du dernier match de l'Euro 2016, au stade de France. Sur le papier, c'est une affiche qui mérite de l'attention et qui promet beaucoup. Reste à savoir si c'est pertinent.

Une chance commune

Pour en arriver à ce stade, Français et Portugais ont certes montré du talent, de l'efficacité, mais c'est surtout une chance miraculeuse qui les a porté. Surtout pour le Portugal. Bénéficiant du nouveau format de la compétition (24 équipes, qualification pour les huitièmes de finale si on est un des quatre meilleurs troisièmes des six groupes), le Portugal emmené par Cristiano Ronaldo, triple ballon d'or, était a priori une équipe qui ferait le spectacle de manière efficace. Eh ben non! Sur les six matchs qui précédent sa présence en finale, CR7 et ses coéquipiers n'ont véritablement gagné que la demi-finale contre le Pays de Galles - sur seulement la deuxième mi-temps -. Le reste, ce fut une série de matchs nuls - dans tous les sens du terme - et des qualifications acquises à la fin de la prolongation ou aux tirs au but. Comme le titrait le quotidien l'Équipe après la qualification portugaise en quarts de finale, aux dépens de la Croatie: "le Portugal au bout de l'ennui".

La chance a servi aussi à l'équipe de France. Elle provoqua du suspense pour ses supporters durant les premiers matchs de la compétition, notamment le huitième de finale contre l'Irlande, où menée au score en première période, elle n'a du son salut qu'à Antoine Griezmann, auteur d'un doublé, et d'une équipe irlandaise réduite à 10, avec l'expulsion d'un joueur de l'Eire. Pour les esprits rabat-joie, cette chance qui entoure Didier Deschamps et ses joueurs s'exprime lors de la demi-finale contre l'Allemagne, championne du monde en titre. En particulier au sujet de la défense centrale allemande, avec la suspension de Mats Hummels - bourreau des bleus lors de la dernière Coupe du monde -, puis la blessure en cours de match de Jérôme Boateng. Ce qui peut quand même faciliter la tâche pour effacer une disette en matchs officiels face à l'Allemagne (ou ex-République fédérale allemande) qui perdurait depuis 1958.

De multiples surprises

L'Euro 2016 a permis de voir des surprises, telles le Pays de Galles et l'Islande, qui ont terrassé ou fait trembler de prestigieuses équipes européennes comme l'Angleterre, la Belgique ou le Portugal. D'ailleurs, après le match nul entre le Portugal et l'Islande, Ronaldo s'était fendu d'un commentaire condescendant (et bourgeois) envers l'Islande, qui était comme suit:

  • "L'Islande n'a rien essayé, ils n'ont fait juste que défendre, défendre, défendre, et joué en contre. Ils ont eu deux occasions et ont marqué un but. C'est une soirée chanceuse pour eux. Selon mon opinion, c'est une petite mentalité. C'est pourquoi ils ne feront rien (dans la compétition)."

Ce à quoi l'un des sélectionneurs islandais rétorqua de manière cinglante: "Il arrive souvent que les joueurs et les équipes qui s'attendent à gagner et ne le font pas rejettent la faute sur l'adversaire [...] Mais s'ils veulent battre l'Islande, il faut juste qu'ils jouent mieux, c'est aussi simple que ça."

Toujours est-il qu'il y a des équipes qui ont déçu. Tout d'abord l'Angleterre. La défaite d'Albion contre l'Islande en huitièmes de finale confirme le fait que les clubs anglais bénéficient pleinement de l'embourgeoisement et de la libéralisation du foot - merci à l'arrêt Bosman -, mais que l'équipe nationale en pâtit, car les joueurs anglais sont loin d'être des titulaires indiscutables dans leurs clubs respectifs et refusent de s'exiler pour des raisons fiscales, le tout quelques jours après le Brexit voté par référendum. Autre grande déception, la Belgique. Dotée d'une génération exceptionnelle, autour du milieu offensif Eden Hazard, la sélection belge s'est faite renvoyer chez elle en quarts de finale par le Pays de Galles, où il y a certes Gareth Bale et Aaron Ramsey, mais où le collectif a montré qu'il n'était pas mort et qu'il valait plus qu'une somme d'individualités.

Un supporterisme inégal

De même qu'il y avait match sur le terrain, il y avait match dans les tribunes. Et au niveau du supporterisme, c'est l'Irlande (Eire + Irlande du Nord) qui tient le haut du pavé. Et ça a porté ces deux équipes respectives en huitièmes de finale, voire menacé les adversaires, notamment la France contre la république d'Irlande. De même que les supporters islandais ont joué leur rôle de 12e homme à fond, durant 90 minutes, avec un "clapping" qui fit fureur dans les stades.

Voilà une culture du supporter, issue des pays du Nord, à laquelle les supporters français ne sont pas habitués et pourraient s'en inspirer. J'écris bien s'en inspirer, et non pas d'une part copier comme après la victoire face à l'Allemagne le clapping des Islandais, et d'autre part dénigrer comme à la fin du huitième de finale contre l'Irlande en scandant "mais ils sont où les Irlandais?" Pathétique! Les supporters français se contentent de chanter le premier couplet de La Marseillaise durant un match, alors que ce sont, paraît-il, des passionnés d'histoire - notamment celle de la Révolution française - et qu'il y a d'autres chants de cette période, comme Le Chant du départ ("La République nous appelle/Sachons vaincre ou sachons périr/Un Français doit vivre pour elle/Pour elle un Français doit mourir"). En comparaison, les Irlandais ne se contentent pas de chanter l'hymne Amhrán na bhFiann (La chanson d'un soldat), mais aussi The Fields of Athenry, un chant relatant une famille ravagée par la Grande famine en Irlande. De ce côté-là aussi, de grands enseignements devraient en être tirés.

Une récupération politique prévisible

Au fur et à mesure des victoires françaises, ça donne de l'appétit pour le pouvoir exécutif, avec un président François Hollande qui compte bien jouer sur un parcours victorieux des bleus pour retrouver de la popularité, comme l'eut fait en son temps Jacques Chirac, lors de la Coupe du monde 1998. D'autant plus que l'élection présidentielle est dans moins d'un an, obligeant à capter le plus de supporters-consommateurs possible (les supporters français sont en général des supporters-consommateurs, ou footix, manipulables à souhait car peu politisés et ayant une faible culture du supporterisme) et que le mouvement social s'en trouve écarté.

En effet, l'opposition au projet de loi travail, notamment le mouvement Nuit Debout, comptait bien utiliser l'Euro pour interpeller les milliers de supporters irlandais, allemands, anglais, gallois, espagnols, italiens, etc, au sujet du contexte social hexagonal et des similitudes dans d'autres pays européens. Hormis des supporters irlandais et nord-irlandais, curieux et consciencieux, rares sont ceux qui eurent l'intérêt d'échanger sur les conditions économiques, politiques et sociales, pour aboutir à des idées communes qui s'exprimeraient partout en Europe. Une occasion ratée!

En tout cas, après la finale, les forces de l'ordre (police, gendarmerie) pourront davantage se concentrer sur le mouvement social contre le projet de loi travail, qui sent la pause estivale arriver à grands pas.

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