Quand les directions des médias n'en ont cure des rédactions

Publié le par JoSeseSeko

Photo: FRANCOIS GUILLOT / AFP

Photo: FRANCOIS GUILLOT / AFP

Malgré une forte opposition au sein de la rédaction d'I-Ttélé, le présentateur Jean-Marc Morandini a pu lancer sa nouvelle émission sur la chaîne d'info en continu du groupe Canal+, dirigé par Vincent Bolloré. Signe que les journalistes ne sont guère pris en considération par leur direction, et ça risque d'empirer à l'avenir de la part d'hommes d'affaires propriétaires de groupes de presse.

L'affaire Morandini illustre le muselage des rédactions par les directions, les actionnaires. Lundi 17 octobre, la rédaction de la chaîne d'information en continu I-Télé, à une très large majorité, a voté la grève, afin de refuser l'arrivée de Jean-Marc Morandini à la présentation d'un talk-show, "Morandini live", alors qu'il est englué dans une affaire judiciaire depuis l'été 2016 (accusations de "harcèlement sexuel et travail dissimulé", de "corruption de mineur"). Ce à quoi la direction répond que la présomption d'innocence doit s'appliquer pour lui - le footballeur Karim Benzema aurait bien aimé la même chose avant l'Euro 2016 -. Mais la société des journalistes de la chaîne explique que la présence de M. Morandini en pleine bataille judiciaire à son sujet pourrait être nuisible à l'image de la chaîne, ayant comme argument le fait que le journaliste a été viré de la radio Europe 1 peu après les premières révélations sur cette histoire et les accusations portées par différentes parties civiles. Toujours est-il que la grève est reconduite, ce mardi 18 octobre.

Un couac supplémentaire pour Bolloré

Cette grève de la rédaction d'I-Télé face à l'imposition d'une personne dans la grille de programme sonne comme un couac pour le groupe Canal+, et son président-actionnaire Vincent Bolloré. Et il devient un coutumier du fait car dès son installation à la tête de Canal+, dont la société-mère (Vivendi) est dirigée par Bolloré, en juin 2015, il se fit remarquer en menaçant de supprimer l'émission satirique Les Guignols de l'info, symbole d'un "esprit Canal" qui semble être dévolu, aux yeux de l'homme d'affaires. Finalement, l'émission sera gardée, mais avec une diffusion cryptée alors qu'elle était en clair depuis ses débuts (1988), de multiples changements d'horaires de diffusion et des départs de producteurs et auteurs historiques de l'émission.

Ensuite, un couac à I-Télé (déjà) en remplaçant la direction de la chaîne avec notamment l'arrivée d'un de ses proches, Guillaume Zeller, comme rédacteur en chef. Ce dernier, proche des milieux catholiques ultraconservateurs et intervenant régulièrement du côté de Radio Courtoisie, symbolise la volonté patronale de droitiser à fond la ligne éditoriale, dans la perspective de l'élection présidentielle de 2017. Enfin, plusieurs documentaires ou reportages prévus de longue date dans la partie investigation de Canal+ ont été tout bonnement censurés par la direction du groupe, d'autant plus que la rubrique investigation a été supprimée. En bref, un bâillonnement continu qui finit par exaspérer les rédactions et dont les méthodes utilisées pour mettre à la place d'autres programmes provoquent une chute libre des abonnements et des téléspectateurs. Ces derniers ne voulant pas être les dindons de la farce.

Où est l'indépendance?

Cette histoire illustre la difficulté pour des rédactions d'avoir des conditions de travail saines face à des directions aux ordres d'actionnaires ou de grands patrons qui ne sont pas issus du monde de la presse et qui entendent faire ce qu'ils veulent, en dépit de toute considération déontologique. L'indépendance, un mot si cher dans le monde du journalisme, se fait rare dans la mesure où le journalisme est en crise depuis plusieurs années. En particulier dans la presse écrite, dont les différents cris de SOS lancés par certains médias - notamment des journaux dits alternatifs - n'ont guère d'écho auprès d'un lectorat atteint d'une certaine schizophrénie.

Par voie de conséquence, la concentration de la presse par les puissances d'argent est de plus en plus manifeste. Selon Fabrice Arfi, journaliste au sein de Mediapart, sept milliardaires contrôleraient 95% de la production journalistique dans l'Hexagone! C'est dire si la question du pluralisme dans les médias, pourtant mise en avant depuis la Libération, devient vitale car la mécanique de la concentration suit son chemin, avec M. Bolloré, avec Patrick Drahi (L'Express, Libération, RMC, BFM TV, etc.), Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien), Arnaud Lagardère (Paris Match, Le Journal du dimanche, Europe 1, etc.), Serge Dassault (Le Figaro) ou le trio Pierre Bergé-Xavier Niel-Matthieu Pigasse (Le Monde, L'Obs, etc.). Il y a tout un pan d'informations destinées aux citoyens pour alimenter le débat public qui s'en retrouve mis de côté car les intérêts politiques et financiers des détenteurs de ces titres de presse en seraient menacés, et la classe politique actuelle a l'air d'être impuissante face à cette problématique. Et ce, d'autant plus que la plupart des titres de presse cités sont ceux qui engrangent le plus des aides publiques à la presse. Voilà un domaine que la République a délaissé de manière très dangereuse!

 

Bonus: voici des vidéos qui pourraient être très intéressantes pour vous, chers lecteurs; y compris sous un angle critique. Tout d'abord, un débat sur Mediapart en septembre 2016, à propos de la "main basse sur l'information" où le cas Bolloré avec Canal+ revient sur le devant de la scène, plus le témoignage d'Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L'Obs, virée pour des raisons politiques. Ensuite, le film Les nouveaux chiens de garde, sorti en 2012, qui relate selon les réalisateurs et intervenants, dont l'économiste et philosophe Frédéric Lordon, les collusions entre les groupes médiatiques tenus par des hommes d'affaires, les experts invités fréquemment dans les mass media et les représentants politiques. Enfin, un "exposé" du sociologue français Pierre Bourdieu datant de 1996, sur la question de la télévision, de l'information télévisuelle, des rapports entre les directions et leurs rédactions respectives ou les conditions de travail des journalistes.

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