Quand la nourriture alimente la division des classes sociales

Publié le par JoSeseSeko

Photo: catyaL

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Le culte de la minceur, de la maigreur, véhiculé notamment par la publicité, fait développer une grossophobie dans les pays développés comme la France, où l'obésité suit une trajectoire croissante. Cet état d'esprit est assez récent, visant notamment le prolétariat, mais dans l'histoire, les classes populaires affichaient une maigreur qui était alors méprisée par la classe dominante, indiquant que manger goulûment était un signe de richesse.

L'idée de ce billet est venue d'un tweet d'une collègue de travail. Elle s'indignait d'une publicité pour un régime alimentaire qui prend à témoin une femme ronde qui s'assume comme telle au début, mais qui, au fur et à mesure, affirme ne plus avoir confiance en elle en raison de ses formes pouvant être qualifiées de "généreuses" par certains, décidant ainsi de suivre un régime alimentaire afin de paraitre belle aux yeux d'autrui. Bref, une pub au message grossophobe au fond, avec la complicité de l'animatrice Sophie Davant, posant des questions à la jeune femme ronde.

Maigreur vs obésité

Ce genre de publicité est assez symbolique d'une époque, la nôtre, où on met en valeur la normalité, quitte à tendre vers la maigreur, parce que ce serait signe d'une bonne santé physique, et qu'on suivrait un régime alimentaire équilibré, même si ça comporte encore de la consommation de produits animaux, que dénoncent les mouvements végans, antispécistes, quitte à être parfois dans un racisme larvé. En parallèle, un dénigrement se fait envers les personnes ayant des rondeurs, qui traduiraient un surpoids, voire un risque d'obésité, car ce serait un signe d'une mauvaise santé. Il faut dire que selon l'entreprise pharmaceutique Roche, qui a mené une enquête en 2012, la part des personnes en surpoids et en obésité est passée de 38% (30+8) en 1997 à 47% (32+15) en 2012 en France.

Une évolution que souligne, avec une actualité moindre, l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), où en 2003, 44,6% (34,8+9,8) des hommes et 32,4% (21,2+10,2) des femmes interrogés se sont déclarés en surpoids ou obèses. Ce qui n'est pas sans conséquence sur l'emploi ou le salaire. Dans une étude parue en juillet 2016, l'Insee indique que si les hommes et les femmes obèses connaissent un salaire inférieur à celui de leurs collègues non-obèses, les fortunes sont diverses par rapport à l'emploi. Une femme obèse a une baisse de sa probabilité d'avoir un emploi tandis qu'un homme obèse a une probabilité accrue d'accéder à un emploi. Néanmoins, l'Insee indique que le taux d'emploi des hommes obèses est devenu inférieur à celui des non-obèses en 2010.

Expression de classe

Il n'empêche que, sous couvert de la bonification pour la santé, l'idée d'être normal, filiforme, et non pas en surpoids ou obèse, correspond à l'idée d'une époque. Or, comme l'écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels dans Le Manifeste du Parti Communiste en 1848:

  • "Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante"

Et si une personne qui se voit normale ou maigre et qui vit dans un milieu populaire, prolétaire, tient à se faire une place dans la société, il faut qu'elle arrive à fréquenter les hautes sphères car elle peut espérer bien se faire voir. C'est un peu ce que défend Meggy Pyaneeande, miss Île-de-France 2016, qui a grandi au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), qui ne s'estimait pas être jolie car très fine par rapport à un code de beauté en banlieue aimant des femmes "avec des formes" selon elle, ce qui lui a valu des critiques durant sa jeunesse. Et comme la jeune femme de 23 ans a étudié à Sciences Po Paris, les codes de beauté étant ceux de la classe dominante, elle se sent mieux valorisée car son physique pouvait clair du côté de Saint-Germain-des-Prés, comme elle l'explique dans un entretien accordé au Bondy Blog.

Donc, si le modèle de forme physique est exprimé par la classe dominante, il peut varier au fil du temps. Aujourd'hui, c'est l'homme ou la femme filiforme qui est valorisé(e), mais ce n'était pas tellement le cas auparavant. Durant le Moyen-Âge et tout le long de l'Ancien régime, l'image de la personne en bonne santé, de la personne respectable, c'est quelqu'un de bon(ne) vivant(e), mangeant à sa faim divers mets estimés chers (poulet, veau, porc, fruits et légumes, etc.). Autrement dit, un roi, un prince, un noble, un bourgeois vivant en ville. Ce qui signifie que manger est un signe de richesse. Alors que la personne méprisable était le pauvre paysan qui était exposé à de la famine, pouvant à peine avoir les moyens de manger du poulet, devant au mieux se contenter du poisson. Une image d'autant plus forte que la paysannerie représente 85-90% de la population et que les Français de l'époque étaient très attachés à la terre, voyant d'un très mauvais œil la mer, les produits maritimes, en dépit du commerce du sucre qui se développa avec l'intensification de l'esclavage négrier. La bascule s'est faite progressivement avec la Révolution industrielle (fin 18e-début 19e siècle), ouvrant l'ère de la production, puis de la consommation de masse, où les mets alimentaires jadis réservés à la classe dominante sont démocratisés car leur industrialisation les a rendu moins chers au prix d'achat, mais en les rendant plus gras envers une population moins paysanne et davantage prolétaire et urbanisée, pour qu'elle renouvelle sa force de travail dans la logique d'exploitation, chère au capitalisme. D'ailleurs, de nos jours selon l'Insee, les personnes en surpoids ou obèses sont davantage issues des milieux populaires (ouvriers + employés) que des milieux aisés. Et donc, manger à sa faim est (presque) devenu un signe de pauvreté. En conséquence de cette industrialisation de l'agriculture, la qualité des aliments est détériorée, quand il ne s'agit pas de rajouter des OGM, comme ça se fait aux États-Unis ou au Canada, et que la classe dominante cherche à exporter ce genre de produits agricoles, à travers des accords commerciaux comme ceux que négocie (hélas) l'Union européenne avec ces pays d'Amérique du Nord. Puis même sans ça, on n'est pas à l'abri de scandales sanitaires, comme le lait contaminé du côté du groupe agroalimentaire Lactalis par exemple.

Toujours est-il que le mépris de classe au niveau alimentaire s'exprime sur le fond, mais a changé de forme. Et quelque part, les mouvement antispécistes peuvent compléter des éléments critiques formulés depuis le 19e siècle par les socialistes, les communistes, les anarchistes, afin que l'alimentation ne nourrisse plus des différences entre classes sociales vouées à être éliminées, selon les socialistes, les communistes et les anarchistes.

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