Cap sur la Russie

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Leila Richard

Photo: Leila Richard

Du 14 juin au 15 juillet, la Coupe du monde de foot va rythmer l'actualité. Au-delà des favoris et des outsiders pour le titre mondial, il faut dire que cet événement illustre la place prise par le football dans la société capitaliste et comment ce sport s'est embourgeoisé, mettant une sourdine à ses racines populaires, prolétaires.

La planète Terre va encore tourner plus rond que d'habitude durant un mois. À partir de ce 14 juin, commence enfin la Coupe du monde de football, organisée jusqu'au 15 juillet en Russie. L'occasion est belle, quand on est le pays organisateur, de vouloir briller comme jamais auparavant, de fournir un moment de bonheur pour les défenseurs du foot ou d'illusion lyrique servant le pouvoir en place selon les détracteurs du ballon rond. La victoire de la France lors de la Coupe du monde 1998, dont elle organisait l'événement, en est une illustration de ce moment de joie intense ou d'illusion lyrique, regroupant toute la population, indépendamment des origines sociales, de l'apparence pigmentaire. Mais si le pays organisateur échoue dans la quête du titre suprême, avec même des humiliations au passage, ça peut raviver des tensions sociales, comme ce fut le cas avec le Brésil en 2014. Pays organisateur, voué à ramener un sixième titre de champion du monde, il fut humilié en demi-finale par l'Allemagne, future championne du monde, sous le score de 7 à 1.

Brésil, Allemagne, Argentine, Espagne favoris

Généralement, il faut désigner un ou plusieurs favoris pour cette compétition. Pour bon nombre d'observateurs, quatre équipes semblent être favorites pour la victoire finale: le Brésil, l'Allemagne, l'Argentine, l'Espagne. Le Brésil, revanchard par rapport à 2014, compte bien réussir sa tâche cette fois-ci, avec une équipe bâtie autour de Neymar, le milieu offensif jouant au Paris Saint-Germain. Mais si le joueur se blesse, comme en 2014, est-ce que ça tiendra la route? Ce n'est pas sûr. L'Allemagne, championne du monde en titre, compte bien garder son dû, devenir pour la cinquième fois championne du monde - égalant le Brésil -, et ainsi être la première sélection depuis le Brésil de 1962 à gagner deux fois consécutivement la Coupe du monde. Néanmoins, l'effectif est vieillissant et pas dit qu'il tienne la distance. L'Argentine, finaliste de la dernière Coupe du monde, compte sur Lionel Messi pour décrocher une troisième victoire, après celles de 1978 et de 1986. Mais comme l'attaquant du FC Barcelone a du mal à être décisif en sélection, ça semble pas suffisamment robuste pour la victoire, d'autant plus qu'elle a galéré pour se qualifier à cette Coupe du monde. Enfin, l'Espagne, championne du monde en 2010, semble bien armée pour coudre une deuxième étoile sur son maillot. Mais l'éviction du sélectionneur Julen Lopetegui, mercredi 13 juin, en raison de son futur engagement avec le Real Madrid en tant qu'entraîneur, et son remplacement en urgence par Fernando Hierro, pourraient bien déstabiliser l'effectif alors préparé pour la compétition.

Au niveau des outsiders, il y a du beau monde. Je citerais volontiers la France, le Portugal, la Belgique, l'Uruguay. Les Bleus, entraînés par Didier Deschamps, capitaine lors de la victoire en 1998, semblent taillés pour réussir leur campagne de Russie, avec des joueurs comme Kylian Mbappé (PSG), Antoine Griezmann (Atlético Madrid), Paul Pogba (Manchester United) ou encore Raphaël Varane (Real Madrid). Mais comme des pièges peuvent se peser sur leur route, ils devront se montrer vigilants et solidaires pour aller au bout. Le Portugal, vainqueur de l'Euro 2016, aux dépens de la France, compte sur sa star Cristiano Ronaldo, ballon d'Or à plusieurs reprises, dont en 2017, pour arriver vers le titre suprême. Mais les portugais risquent d'être déçus car il faut rappeler la malédiction du ballon d'Or en Coupe du monde. En effet, chaque ballon d'Or récompensé l'année qui précède une coupe du monde, n'a jamais pu faire en sorte que son pays gagne la coupe du monde, un an plus tard. En voici la preuve:

1957: Alfredo Di Stéfano (Espagne)- Non qualifiée en 1958
1961: Omar Sívori (Italie)- 1er tour en 1962
1965: Eusébio (Portugal)- 1/2 finale en 1966
1969: Gianni Rivera (Italie)- Finale en 1970
1973: Johann Cruyff (Pays-Bas)- Finale en 1974
1977: Allan Simonsen (Danemark)- Non qualifié en 1978
1981: Karl-Heinz Rummenigge (RFA)- Finale en 1982
1985: Michel Platini (France)- 1/2 finale en 1986
1989: Marco Van Basten (Pays-Bas)- 1/8 de finale en 1990
1993: Roberto Baggio (Italie)- Finale en 1994
1997: Ronaldo (Brésil)- Finale en 1998 (on sait pourquoi! ^^)
2001: Michael Owen (Angleterre)- 1/4 finale en 2002
2005: Ronaldinho (Brésil)- 1/4 finale en 2006 (on sait pourquoi, également! ^^)
2009: Lionel Messi (Argentine)- 1/4 finale en 2010
2013: Cristiano Ronaldo (Portugal)- 1er tour en 2014

La Belgique est un outsider à prendre au sérieux car elle est portée par une génération de joueurs très talentueux, autour notamment d'Eden Hazard (Chelsea), de Romelu Lukaku (Manchester United), ou de Kevin de Bruyne (Manchester City) par exemple. Mais les Diables rouges semblent être surcotés, aux yeux de certains supporters et observateurs, arguant qu'ils n'arrivent pas à confirmer les espoirs placés en eux, comme lors de l'Euro 2016 où la Belgique s'est fait piteusement battre en 1/4 de finale par le Pays de Galles. Enfin, l'Uruguay compte sur son duo d'attaque Edinson Cavani (PSG) et Luiz Suárez (FC Barcelone) pour faire parler la poudre et chercher une troisième Coupe du monde à son palmarès. Mais comme d'autres équipes, la solidité collective fait poser des questions, ainsi que des risques de blessure ne sont pas à exclure, ni à souhaiter. Pareillement pour la Colombie, qui est montée en puissance ces dernières années, avec un effectif autour de Radamel Falcao (AS Monaco) ou de James Rodríguez.

Surprises?

Et la Russie dans tout ça? Le pays organisateur ne semble pas inspirer confiance auprès des observateurs. Il faut dire que dans son histoire récente - après la chute de l'URSS en 1991 -, la Russie n'a jamais passé la phase de poules quand elle a réussi à se qualifier pour la Coupe du monde. Mais comme c'est le pays organisateur, l'enthousiasme des supporters russes pourrait faire transcender les joueurs pour aller le plus loin possible et faire la surprise. D'autres sélections pourraient jouer le rôle de trouble-fête. Perso, j'espère qu'au moins une des cinq équipes africaines présentes pour cette Coupe du monde - Égypte, Tunisie, Maroc, Sénégal, Nigeria - pourra jouer ce rôle en allant jusqu'en demi-finale, ce qui serait une première pour une sélection africaine dans l'histoire de la Coupe du monde. Sans compter des équipes comme le Pérou, futur adversaire des Bleus en phase de poules, le Mexique, la Croatie, la Pologne, etc.

Grand-messe du foot bourgeois

Avec le temps, la Coupe du monde sonne comme la grand-messe du football bourgeois, avec l'abattage médiatique qui peut friser l'overdose pour les détracteurs du ballon rond, l'exaltation sans limite du chauvinisme pour les nuls et les potentielles retombées politiques à récupérer pour le pouvoir. Cette grand-messe télévisuelle se veut être sécurisée. Donc, pas question pour l'organisateur de paraître laxiste envers certains supporters proches notamment du mouvement hooligan. Ce qui est le cas en Russie où le hooliganisme, mêlé au racisme, est légion. Du coup, le pouvoir fait en sorte de surveiller, d'interdire de stade des supporters fichés et considérés comme violents.

Ce phénomène n'est pas seulement présent quand il s'agit d'une Coupe du monde. C'est le pain quotidien de nombreux mouvements de supporters, notamment le mouvement ultra, très différent du mouvement hooligan sur bien des aspects, notamment portant en général une ligne antiraciste et voulant se forger en contre-pouvoir populaire, prolétaire du foot. Mais comme le pouvoir et les mass media ne sont pas du genre à saisir les nuances, l'amalgame entre ultras et hooligans est vite répandu et par conséquent, la répression envers les ultras est monnaie courante depuis plusieurs années par les instances sportives et administratives, ces derniers servant quelque part de cobayes de l'état d'urgence tel que l'on a connu (officiellement) en France de 2015 à 2017. Sans compter la hausse des tarifs de billetterie qui expulse les ultras des stades, ce qui a pour conséquences un embourgeoisement des tribunes et virages, mais aussi une ambiance morne, fade, sans aucune passion pour les clubs ou équipes nationales.

Bref, pour paraphraser un slogan de Mai 68: "Sois supporter-consommateur et tais-toi!"

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