En marche vers une presse bâillonnée?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Gabriel Jaquemet

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Le vote de la loi sur le secret des affaires par le Sénat, jeudi 21 juin, montre combien le pouvoir actuel, courroie de transmission des désirs de la classe dominante, pousse de plus en plus vers la restriction de la liberté d'opinion, de la liberté de la presse, sachant que cette dernière est bien fragile ces dernières années, avec une concentration de journaux aux mains de grandes fortunes, et donc de leviers d'influence rétrécissant le pluralisme.

Nouvelle défaite à l'horizon pour la presse en France. Le Sénat a suivi l'Assemblée nationale, adoptant la loi sur le secret des affaires, jeudi 21 juin, à une large majorité (249 pour, 95 contre). Issue d'une directive européenne, cette loi se veut, pour le gouvernement et la majorité législative, un moyen de permettre aux entreprises de se protéger contre la "concurrence déloyale". Ce à quoi l'opposition fait remarquer qu'il existe déjà des lois en matière de protection de la propriété intellectuelle, ainsi que les brevets pour l'innovation, mais surtout, les médias s'inquiètent de cette adoption de la loi car ils estiment, dans une tribune signée par plusieurs rédactions, allant de TF1 à Alternatives économiques, en passant par BFMTV, Bastamag, Le Figaro, Fakir, Le Parisien ou encore Mediapart, que cette loi initierait une marche vers la censure, empêchant les journalistes de mener des enquêtes d'intérêt général, aux côtés de lanceurs d'alerte fortement exposés face au pouvoir des entreprises, de leurs patrons et/ou actionnaires (cf lien).

Menace sur le pluralisme

Cette inquiétude sur l'exercice du métier de journaliste que fait peser la loi sur le secret des affaires est renforcée par les discussions sur le projet de loi sur les fake news, voulu par le président Emmanuel Macron en début d'année. Là encore, plusieurs journalistes s'inquiètent de la teneur que peut prendre ce projet de loi car il laisse entendre qu'est-ce qui peut être une information vraie ou fausse à la place des journalistes. Or, c'est considéré comme une entrave à la liberté d'information, inscrite dans la loi sur la liberté de la presse de 1881, selon plusieurs journalistes comme Laurent Mauduit (Mediapart), même si ça appelle à une mise à jour de la loi de 1881 sur la question de la presse en ligne (cf vidéo à la fin du billet).

Au fond, c'est le pluralisme de la presse qui est dans le collimateur. Dans un premier temps, il y a le phénomène de concentration de plusieurs journaux papier ou audiovisuels dans les mains d'un affairiste, comme Bernard Arnault, première fortune de France, avec Les Échos, Le Parisien et Radio Classique ou Patrick Drahi avec Libération, l'Express, BFMTV par exemple. Ce qui n'est pas sans conséquences sur la capacité des rédactions à travailler de manière indépendante, ce que la grève à I-Télé, devenue C-news, puis l'arrêt des Guignols de l'info sur Canal+, ces chaînes appartenant à Vincent Bolloré, montrent de manière dramatique. Ensuite, cette prise de pouvoir du capital sur les médias rend le lectorat schizophrène car il est de plus en plus critique envers les médias, reprochant d'avoir une seule ligne éditoriale. Cependant, il ne cherche guère à s'informer auprès d'une presse alternative qui existe mais qui se trouve en grande difficulté. Les fermetures de journaux comme Ebdo ou Vraiment, lancés en début d'année, les recherches de financement pour Alternatives économiques, Politis, ou le Bondy Blog en sont d'amers exemples. Sans compter des initiatives de classement de médias en matière de fiabilité de l'information comme le Décodex, lancé par le journal Le Monde, l'an dernier.

Et si l'histoire peut se révéler ironique, c'est que ces menaces sur le pluralisme de la presse, le pluralisme de la pensée, sont posées durant le mandat de Macron, alors que durant l'élection présidentielle, il a été le candidat ayant eu le plus de temps de parole audiovisuel, ainsi qu'un grand nombre d'articles tous azimuts dans la presse papier et en ligne, et qu'il pouvait être vu comme porté aux nues par plusieurs médias selon de nombreux électeurs. Tellement nombreux que Macron a, en vérité, fait une victoire à la Pyrrhus le 7 mai 2017, recueillant moins de 50% des électeurs inscrits. Dieu que les temps sont durs!

Publié dans Économie, Médias, Presse, France

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