Commedia dell'arte italo-européenne

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Haber ihbar Hatti

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En indiquant un déficit public supérieur à ce qui était négocié précédemment avec la Commission européenne, le gouvernement italie s'est vu retoquer son budget par la Commission européenne, ce qui est une première. Et ce, d'autant plus qu'il respecte le cadre européen et qu'il n'est pas en complète rupture avec une ligne austéritaire, ni dans une volonté de séparation avec l'euro. Mais comme le parti Ligue du Nord, classé en partie à l'extrême-droite, figure dans ce gouvernement, ça pousse à tendre un piège entre l'européisme et le nationalisme pour une gauche soucieuse de la souveraineté populaire et de l'internationalisme.

"Haro sur le baudet". La Commission européenne s'est peut-être référée à la fable de La Fontaine "Les animaux malades de la peste" pour lancer des cris d'orfraie envers le gouvernement italien de Giuseppe Conte, issu de la coalition entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue du Nord après les élections du 4 mars dernier, et pour la première fois, elle rejette la proposition du budget d'un pays membre de l'Union européenne, mardi 23 octobre (cf lien n°1). Pour quelle(s) raison(s)? La Commission estime que la prévision de déficit du budget italien, à 2,4% du Produit intérieur brut (PIB) pour 2019, est trop importante par rapport à la dette publique, qui est supérieure à 130% du PIB de la troisième économie de la zone euro. Puis, il faut ajouter que le précédent gouvernement, formé par le Parti démocrate (centre-gauche), s'était engagé à un déficit public à 0,8% du PIB pour 2019. En réaction, le gouvernement de coalition entend maintenir son cap, au nom du mandat que lui a fourni le peuple italien depuis mars dernier et de vouloir davantage de croissance, quitte à s'exposer à des amendes pouvant atteindre 3 milliards d'euros (cf lien n°2).

Dans les clous

Ce qui se passe est quand même assez risible, au regard du cadre européen, notamment sur la question du budget des États membres. En effet, si le gouvernement de Conte prévoit un déficit de 2,4% du PIB, il reste bien dans les clous du pacte budgétaire européen, issu du traité de Maastricht de 1992, qui tolère un déficit public jusqu'à 3% du PIB. D'ailleurs, ce dit déficit est dans la lignée des précédents budgets italiens qui étaient en déficit de 2,5% en 2016, 2,3% en 2017, puis 2% en 2018, comme le souligne l'économiste italien Stefano Palombarini dans un entretien pour Le Média, lundi 22 octobre (cf vidéo). Enfin, pour clore cette partie sur les finances publiques, le déficit public italien prévu pour 2019 reste inférieur à celui prévu par le gouvernement français (2,8% du PIB), sachant que la France est parvenue seulement en 2017 à afficher un déficit public inférieur au plafond des 3% du PIB, soit 10 ans après la dernière présentation d'un budget dans les clous de Maastricht. Sans compter que les prévisions de croissance pour l'Italie sont plus optimistes que pour la France en 2018, comme le souligne l'économiste hétérodoxe David Cayla.

En-dehors de cette question budgétaire, l'Italie reste quand même dans les clous européens car la question d'une sortie de l'euro n'est plus tellement évoquée par les membres du gouvernement, alors que durant la campagne électorale, les deux partis vainqueurs et coalisés ont joué sur la question de la continuité dans la zone euro ou d'une éventuelle sortie. De même que les politiques économiques du gouvernement s'inscrivent dans une continuité du cadre capitaliste néo-libéral. Palombarini indique que le revenu de citoyenneté, proposé par le Mouvement 5 étoiles, a perdu de sa consistance par rapport à sa version initiale - idée d'un revenu de base inconditionnel -, qu'il recouperait en fait les aides sociales existantes de l'autre côté des Alpes, et sous conditions d'acceptation d'une des trois premières offres proposées par l'équivalent transalpin de Pôle emploi. Sans pousser à de l'investissement public. Donc, un choix de court-terme allant dans le sens du Capital, vu que les réformes des précédents gouvernements ne semblent pas remises en cause par l'actuel gouvernement.

Européisme vs populisme: faux dilemme

Ce qui ressort de ce bras de fer entre la Commission européenne et le gouvernement italien, considéré comme populiste dans les mass media, c'est qu'il y a une opposition entre les européistes et les populistes, sachant que ces derniers sont également décrits comme souverainistes, voire nationalistes. Tout ça pour faire croire que le clivage droite-gauche n'existe plus, ou n'aurait plus la primauté dans le regard sur la classe politique. D'ailleurs, Emmanuel Macron, président de la République française, joue là-dessus pour se faire le rempart du progressisme, de l'Union européenne contre les populistes forcément nationalistes. D'ailleurs, ça permet d'éviter de parler de la politique menée par le ministre de l'Intérieur et leader de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, ouvertement xénophobe, raciste - négrophobe en l'occurrence -, et condamnant toute solidarité avec les exilé(e)s. En fait, c'est une façon de vouloir piéger la gauche, dans l'ensemble des pays de l'UE, dans ce faux dilemme puisque les gouvernements dits populistes suivent finalement une feuille de route en droite ligne de celle des prétendus européistes. Bonnet blanc-blanc bonnet comme dirait l'autre!

Mais ce piège tendu est puissant, impliquant à ne pas sortir le mot de travers. Jean-Luc Mélenchon s'est opposé à la décision de la Commission européenne, au nom de la souveraineté populaire, mais qu'il combat politiquement le gouvernement italien, qui ne correspond pas à une ligne socialiste, telle qu'il la défend, et qu'il a des alliés, regroupés dans la coalition de gauche radicale Potere al popolo (Pouvoir au peuple) qui sont opposés à ce gouvernement (cf lien n°3). Cela étant, la gauche italienne est très faible, payant lourdement les années Silvio Berlusconi ou Matteo Renzi, cette alternance entre la droite et le centre-gauche depuis les années 1990, et la disparition du Parti communiste italien (PCI), alors qu'il comptait encore plus d'un million de militants et pesait environ 20% de l'électorat italien à ce moment-là. Potere al popolo compte dans ses rangs des partis revendiquant l'héritage du PCI, mais comme ailleurs dans l'UE, la gauche (radicale) s'est laissée déborder, tergiversant par rapport à une UE capitaliste, libérale, inscrite dans la mondialisation et l'impérialisme, une des causes de la migration (minoritaire) vers l'Europe, qui tort le coup à l'idée de l'internationalisme prolétarien, qui fait partie des concepts phares de la gauche, notamment dans les courants socialistes, communistes, anarchistes.

Remettre en avant la critique du capitalisme, démasquer l'illusion dite populiste servant en fait la classe dominante, voilà un défi pour la gauche, à l'aube des élections européennes.

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