Une Arabie Saoudite impunie pour l'assassinat de Jamal Khashoggi?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/chose trend

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La révélation du décès du journaliste Jamal Khashoggi dans le consulat d'Arabie Saoudite à Istanbul (Turquie), confirmée par les autorités saoudiennes, choque la communauté internationale, notamment des pays développés tels les États-Unis et la France, qui ont une relation étroite avec l'Arabie Saoudite. Mais l'idée de sanctions économiques à l'égard de Riyad ne risque-t-elle pas de peser problème au niveau de l'économie mondiale, vu l'influence de l'Arabie Saoudite en tant que pays producteur de pétrole?

Voici un décès qui embarrasse volontiers l'Arabie Saoudite. À savoir, celui du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, mort dans le consulat d'Arabie Saoudite à Istanbul (Turquie), le 2 octobre 2018, mais dont l'officialisation par les autorités saoudiennes n'est intervenue que le samedi 20 octobre. Et encore, cette officialisation ne s'est faite que sur la pression de la communauté internationale, avec la Turquie, exigeant de perquisitionner le consulat, les États-Unis, agitant d'éventuelles sanctions économiques, tout comme la France. Toujours est-il que si Riyad officialise le décès du journaliste, les circonstances de sa mort restent encore à éclaircir, car il serait question d'un assassinat pour le moins barbare - découpage du corps en plusieurs morceaux -, tout comme la recherche du corps en question, où les autorités saoudiennes font mine de ne pas savoir où il est à l'heure actuelle (cf lien n°1).

Caillou dans la chaussure

Mais qu'est-ce qui a fait que Khashoggi connaisse une telle fin de vie? C'est son travail critique envers le pouvoir saoudien, tout particulièrement le prince héritier Mohammed ben Salmane, ainsi que le rôle de Riyad dans la guerre au Yémen voisin depuis 2014, causant plusieurs dizaines de milliers de morts et des déplacements de plusieurs dizaines de milliers de civils. D'ailleurs, de par ses écrits, le journaliste dût s'exiler pour rejoindre les États-Unis, écrivant pour le Washington Post, et son dernier article pour le journal états-unien, publié à titre posthume mercredi 17 octobre, met en avant la question de la liberté de la presse dans le monde arabe, où l'espérance du "printemps arabe" de 2011 s'est vite essoufflée pour une dégradation des conditions de travail pour informer les citoyens, y compris dans des pays comme la Tunisie ou le Koweït, où le journaliste souligne le travail fait des journaux locaux sur les questions de politique intérieure, ces derniers restent hésitants à informer sur les problématiques du monde arabe en général. Exception faite du Qatar, avec l'exemple de la chaîne Al-Jazeera, qui tient à couvrir l'actualité du monde arabe (cf lien n°2).

Toujours est-il que ce trépas est un caillou dans la chaussure de la monarchie saoudienne, l'exposant à des critiques de la part de plusieurs pays, dont les États-Unis et la France, qui font partie de ses précieux alliés. Notamment par rapport à l'autre puissance du Golfe persique qu'est l'Iran, rival de l'Arabie Saoudite, pour plusieurs raisons. Au niveau économique, ces deux pays producteurs de pétrole, membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), sont des concurrents directs sur le marché pétrolier et tiennent à se piquer des parts l'un envers l'autre, principalement. Au niveau géopolitique, l'Arabie Saoudite est en relations étroites avec les pays occidentaux (États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne, etc.), tandis que l'Iran a opéré un rapprochement avec la Russie et la Chine, et que ces deux puissances du Golfe persique tentent d'accroitre leur influence sur le Moyen-Orient, notamment en Syrie, où la guerre fait rage depuis plus de sept ans et que Riyad et Téhéran avancent chacun leurs pions. Au niveau religieux, si ce sont des pays où l'islam est majoritaire, les courants religieux diffèrent. L'Arabie Saoudite défend le courant sunnite, considéré comme orthodoxe dans sa vision de l'islam, et tolère la présence de courants intégristes comme le wahhabisme ou le salafisme, tandis que l'Iran représente le courant chiite, ayant une autre lecture de l'islam.

L'arme du pétrole

Vu l'émoi qu'a provoqué ce décès, va-t-il y avoir des sanctions économiques à l'égard de l'Arabie Saoudite. Les États-Unis de Donald Trump seraient en train de l'envisager, estimant qu'il y a eu "mensonge" de la part de la monarchie saoudienne. Mais comme juste avant, Trump semblait se contenter que l'Arabie Saoudite reconnaisse la mort de Khashoggi, il pourrait bien encore changer d'avis, tant Riyad est un allié précieux pour Washington au Moyen-Orient (cf lien n°3). Pour la France d'Emmanuel Macron, le tiraillement est similaire. Une volonté de sanctionner l'Arabie Saoudite n'est pas nulle, mais ce serait voir comme contrecoup un arrêt des ventes d'armes auprès du royaume. Or, Riyad est l'un des principaux, sinon le principal demandeur d'armes auprès de Paris, ce qui est un business juteux pour l'industrie de l'armement française. Un positionnement que n'a pas l'Allemagne, qui fait du meurtre de Khashoggi une question de principes et Berlin a décidé de stopper les exportations d'armes à destination de Riyad (cf liens n°4, n°5).

Mais il se pourrait bien qu'un autre phénomène pourrait pousser les pays occidentaux à de la mansuétude à l'égard de l'Arabie Saoudite, c'est la question du pétrole. Et ce pays membre de l'OPEP, comme rappelé ci-haut, comptera bien utiliser l'or noir comme une arme économique lui permettant de se protéger. Le prix du baril est actuellement aux alentours de 70 dollars le baril, alors qu'au début de l'année 2018, il était à environ 60 dollars. Or si jamais Washington envisageait des sanctions à l'égard de Riyad, cela pourrait générer des tensions sur les marchés financiers, et le prix du baril pourrait alors augmenter, pour atteindre, voire dépasser la barre de 100 dollars, comme durant la période de la fin des années 2000 jusqu'à l'été 2014. Ce serait encore plus manifeste si jamais l'Arabie Saoudite, en réponse, appliquait un embargo sur le pétrole, comme en 1973, ce qui provoqua le premier choc pétrolier et la fin de la période des "30 glorieuses". Pour l'instant, les autorités saoudiennes semblent ne pas vouloir en arriver à cette extrémité (cf lien n°6), mais il serait idiot de ne pas exclure cette hypothèse de flambée du prix du baril de pétrole, et donc des conséquences sur l'ensemble de l'économie mondiale, à savoir un recul de la croissance économique, quand ce n'est pas en fait un risque de récession. Notamment pour les pays importateurs de pétrole, que sont la plupart des pays développés, à l'exception des États-Unis - quoique menacés par ce risque -, ou de la Norvège par exemple.

Les dirigeants mondiaux marchent sur des œufs avec cette affaire.

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