Structuration des gilets jaunes: une bonne idée?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

Après la journée de manifestation, samedi 24 novembre, qui a été marquée par les charges de CRS sur les Champs-Élysées, transformés en barricade, les gilets jaunes ont créé une délégation de huit personnes, chargées de les représenter auprès du gouvernement. Néanmoins, cette idée de structuration du mouvement semble faire des remous en son sein.

"Il ira au baston, au baston, comme le prolo va au charbon". Ce refrain de la chanson Baston de Renaud - quand il n'était pas tenté par le vote Macron et quand il était jeune et lucide -, correspond quelque peu à l'attitude de chaque CRS chargeant face aux gilets jaunes, samedi 24 novembre, sur les Champs-Élysées, à Paris. Il faut dire que les gilets jaunes, venant de différentes régions de France, ont affiché une sacrée détermination, établissant des barricades avec des barrières et autres matériaux de chantier, n'hésitant pas à répondre aux coups de matraque et envois de gaz lacrymogène. Ce qui donne des images surréalistes des Champs-Élysées bombardés de gaz, ou encore des gilets jaunes âgés copieusement frappés par des CRS. Ce qui permet quand même de dire que celles et ceux qui scandaient le 17 novembre dernier "la police avec nous" prennent peut-être (ou enfin) conscience de ce que sont les forces de l'ordre social. Et au-delà, comprendre la dénonciation des violences policières dans les banlieues, visant des non-blancs et symbolisant ainsi le racisme institutionnel républicain. Mais là, ce serait aller trop vite en besogne.

La dignité prolétarienne

Suite à ces affrontements, le ministère de l'Intérieur a fait véhiculer que c'était des personnes d'extrême-droite ou bien d'extrême-gauche qui jouaient les casseurs, profitant au passage pour saluer l'attitude des forces de l'ordre social. Cependant, parmi les personnes interpellés par les flics durant cette journée, aucun ne serait lié à des mouvements nationalistes, identitaires; ni à des groupuscules libertaires, autonomes ou antifascistes selon Le Figaro (cf lien n°1). Et même, il y a une certaine diversité sociale parmi les interpellés: des ouvriers, des mécaniciens, des maraîchers, des plombiers, mais aussi un surveillant pénitentiaire, ou un conseiller financier en Suisse.

Cela étant dit, la majeure partie des gilets jaunes venus à Paris sont issus du prolétariat ou de la classe moyenne de province. Si la fameuse influence de l'extrême-droite n'est pas nulle, des témoignages indiquent qu'elle reste bien marginale au sein des gilets jaunes. De même que certains d'entre eux, notamment interrogés par le pure player Le Média, n'affichent aucune appartenance politique partisane et avouent battre le pavé pour la première fois, tant la question de la taxation des carburants a fait office de goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Ce qui laisse à penser que la dignité prolétarienne tenait à s'exprimer de manière très claire, cette fois-ci, sans passer par les directions des syndicats. Ce qui est un peu similaire à ce qu'était Nuit Debout au printemps 2016, même si pour Nuit Debout, c'était surtout un entre-soi blanc, éduqué, urbain, qui n'a pas su véritablement se déployer.

Une délégation spéciale

Lundi 26 novembre, le mouvement des gilets jaunes a publié un communiqué officiel sur les réseaux sociaux (cf images), annonçant la création d'une délégation de huit porte-paroles, chargés de rencontrer le gouvernement et de faire connaître les revendications du mouvement. D'abord, parmi ces huit porte-paroles, on y retrouve deux des initiateurs des gilets jaunes, i.e Priscilla Ludosky, qui avait lancé la pétition contre la hausse des prix du carburant; et Éric Drouet, à l'origine des journées de mobilisation des 17 et 24 novembre (cf lien n°2). les autres membres de la délégation sont soit des (auto)entrepreneurs ou des communicants, dont un - Jason Herbert - est syndiqué à la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Ce qui peut laisser penser que la recherche de compromis, chère à la CFDT, pourrait être privilégiée. D'ailleurs, ces huit porte-paroles choisis font déjà grincer des dents au sein du mouvement. Plusieurs gilets jaunes évoquent sur les réseaux sociaux un "coup de force" réalisé avec cette annonce et un des gilets jaunes les plus actifs, Benjamin Cauchy, qui se définit comme gaulliste mais dont les relations avec la droite extrême, voire l'extrême-droite, seraient poreuses, parle d'un manque de légitimité et d'un certain sectarisme, sous-entendant une proximité entre certains gilets jaunes et la France insoumise (cf liens n°3, n°4).

Quant aux revendications que doivent relayer les porte-paroles désignés et que mettent en avant plusieurs médias, elles se concentrent d'abord sur la fiscalité. En premier lieu, une baisse des taxes sur les carburants, d'autant plus que la France fait partie des pays de l'Union européenne qui taxent le plus les carburants; ensuite, un taux de TVA à... 1% sur les produits alimentaires, là où le taux actuel est souvent à 20%; puis enfin, un rétablissement de l'impôt de solidarité sur la fortune, supprimé par le pouvoir actuel en 2017. En-dehors de la fiscalité, il y a l'exigence de la suppression de la limitation de vitesse à 80km/h sur les routes départementales; une réduction significative des revenus des élus, pour les rapprocher de ceux des classes moyennes; ou encore la suppression du Sénat pour avoir à la place une "assemblée citoyenne" (cf lien n°5). Des propositions qui ne sentent pas, à première vue, une teneur très à droite. Mais les prochains jours pourraient marquer une certaine évolution du mouvement

Jonction avec les quartiers populaires à l'horizon

Jusqu'à présent, la présence de banlieusard(e)s aux côtés des gilets jaunes semble être faible. Comment l'expliquer? Soit, parce que les banlieusard(e)s seraient, a priori, peu concerné(e)s par la question de la taxation des carburants en raison de la présence des transports en commun (train, bus, tramway) qui offrent une certaine alternative à la voiture; soit parce que la question de la présence de l'extrême-droite, même marginale, au sein des gilets jaunes, plus les images d'actes racistes envers des personnes ayant des racines extra-européennes. Cependant, certains collectifs issus des banlieues veulent s'efforcer d'opérer une jonction, une convergence avec les gilets jaunes. Le collectif Rosa Parks a salué la démarche des gilets jaunes dans une tribune parue sur Mediapart la semaine dernière par exemple. Et ce mardi 27 novembre, le Comité Adama, du nom d'Adama Traoré, mort suite à une interpellation le 19 juillet 2016, par la voix de son porte-parole, Youcef Brakni, annonce se joindre avec les gilets jaunes, avec un rassemblement prévu le 1er décembre sur Paris. Dans l'entretien accordé au Bondy Blog sur ce sujet (cf lien n°6), le porte-parole justifie le soutien du Comité Adama en raison de similitudes sur la composition de ces mouvements, sur les problématiques sociales rencontrées, puis sur l'idée qu'avec des discussions concrètes, le racisme qui serait reproché auprès du prolétariat blanc périurbain "s'écroule[rait]" car il est issu de l'aliénation opérée par les élites qui alimentent un racisme institutionnel pour évacuer la question sociale, alors que ce racisme-là s'inscrit dans la question sociale. Et quelque part, c'est un appel à étendre sur l'ensemble de la France la jonction qui s'est faite à la Réunion, où gilets jaunes et "cagoules noires" ont joint leurs forces, obligeant le pouvoir à envoyer l'armée pour réprimer cette colère noire.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article