Une presse française sous surveillance ou courbant l'échine

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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Les récentes convocations de journalistes de Disclose ou du Monde sur l'utilisation d'armes françaises au Yémen ou l'affaire Benalla, ainsi que l'espionnage du journal Fakir par le groupe LVMH (Bernard Arnault) montrent combien le pouvoir, au service du Capital, ou le Capital lui-même, sont nuisibles pour la liberté d'information.

Sale temps pour la presse en France. D'un côté, les critiques formulées par les gilets jaunes à l'égard des mass media sont nombreuses et justifiables, vu le comportement de journalistes de salon (éditorialistes) grassement payés, relais d'une propagande gouvernementale mensongère - avec pour exemple récent ce qui s'est passé au niveau de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 1er mai dernier -, exposant ainsi les journalistes de terrain à un certain danger. De l'autre, un État, serviteur du Capital, qui tend à réprimer, bâillonner toute expression journalistique critique, comme l'interpellation du journaliste Gaspard Glanz durant une manifestation des gilets jaunes, le 20 avril dernier, par exemple.

Convocations multiples

Mais plus insidieuse est l'utilisation de la justice ou des services de renseignement pour faire convoquer des  journalistes, dans le but inavouable de pousser les journalistes à révéler leurs sources sur des enquêtes qui gênent le pouvoir. Ces derniers jours, des journalistes du site Disclose ont été convoqués par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), suite aux révélations qu'ils ont faites sur l'utilisation d'armes françaises vendues à l'Arabie Saoudite au Yémen, pays en proie à une guerre depuis plusieurs années, et dont les voisins interviennent depuis 2015. Or, selon Disclose, se basant sur des notes des services du ministère des Armées, ces armes vendues à l'Arabie Saoudite, pays important pour l'exportation d'armes françaises, faisant de l'Hexagone le troisième pays exportateurs d'armes dans le monde, sont utilisées à des fins offensives au Yémen, et non à des fins défensives. Ce qui signifie que ces armes aient pu être utilisées contre des civils yéménites. Ces révélations sont, selon le pouvoir français, une violation du secret défense et ça décide de s'en prendre aux journalistes qui n'ont fait que leur travail au lieu de mener une enquête interne car Disclose n'a rien à se reprocher et peut même s'enorgueillir de montrer un mensonge d'État d'importance, tant les considérations économiques, militaires et géopolitiques sont primordiales au sujet des relations entre Paris et Riyad (cf lien n°1).

Sur un autre sujet, plus lié à la politique intérieure, la convocation de la journaliste du Monde Ariane Chemin pour le 29 mai prochain par la DGSI en raison de ses articles sur l'affaire Benalla. Il faut dire que cette affaire, initialement un agissement d'un chargé de mission de l'Élysée envers des manifestants le 1er mai 2018, a pris une dimension plus large sur les agissements du bonhomme, tels l'utilisation de passeports diplomatiques dans les pays d'Afrique francophone - Françafrique, quand tu nous tiens... -, les liens qu'Alexandre Benalla et Vincent Crase, son comparse, ont avec un oligarque russe proche de Vladimir Poutine, ou encore le rôle de la présidence de la République (Emmanuel Macron) et des services de police pour étouffer cette histoire. D'ailleurs, le site Mediapart eût droit à une tentative de perquisition de sa rédaction par le parquet de Paris, dépendant du ministère de la Justice, donc du pouvoir politique, en février dernier, pour faire cracher le morceau au sujet de ses sources dans cette affaire, après des révélations sur des échanges entre Benalla et Crase fin juillet dernier, alors qu'ils étaient mis en examen, avec par conséquent interdiction de communiquer entre eux. Signe que le pouvoir est aux abois et tel un animal blessé, il n'en est que plus dangereux. En tout cas, cette convocation de Chemin suscite l'inquiétude du journal Le Monde et l'indignation au niveau de la presse internationale, à travers un article du Washington Post, soulignant la dérive de la France en matière de la liberté de la presse depuis l'État d'urgence en ciblant une journaliste (cf liens n°2, n°3).

Espionnage par LVMH

Mais il n'y a pas que l'État qui peut se constituer en menace pour la liberté de la presse. Les capitalistes eux-mêmes peuvent le faire sans vergogne quand il s'agit d'histoires qui les irritent. Le site Mediapart a révélé, mardi 21 mai, que le journal Fakir, et son rédacteur en chef, l'actuel député François Ruffin (France insoumise), ont fait l'objet d'une surveillance en 2015 de la part d'une officine commandée par le groupe LVMH, propriété de Bernard Arnault, première fortune de France, quatrième fortune mondiale selon le magazine Forbes en 2019 (76 milliards de dollars, soit environ 68,250 milliards d'euros) et symbole du capitalisme des héritiers made in France. Pourquoi? Parce que Ruffin faisait son documentaire Merci Patron!, évoquant l'histoire de la famille Klur, une famille d'ouvriers travaillant pour un sous-traitant de LVMH licenciés suite à la délocalisation de l'activité en Pologne. Et le barbouze menant l'opération pour LVMH a été un certain Bernard Squarcini, qui dirigeait... la DGSI - le monde est petit, dis-donc! - durant le mandat de Nicolas Sarkozy, dont il est un proche partisan, devant quitter son poste après l'élection de François Hollande en 2012. Et comme Arnault possède les journaux Les Échos et Le Parisien, il a fallu attendre ce jeudi 23 mai pour y voir un soutien des sociétés de journalistes de ces deux rédactions face à ce qui est considéré comme une entrave à la liberté de la presse, à travers une tribune collective (cf liens n°4, n°5).

Droit dans ses bottes?

En-dehors de ces affaires, est-ce que la presse française peut être vue comme allant droit dans ses bottes auprès du lectorat? Ce n'est pas certain vu qu'il peut y avoir un certain manque d'originalité, un relatif conformisme jusque dans les titres des "unes" des journaux. Il a été assez navrant de voir plusieurs journaux titrer "Notre Drame" suite à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril dernier. De même, il est même navrant de voir la grande majorité de la presse quotidienne régionale (PQR) titrer "À l'offensive", mardi 21 mai, au sujet de l'interview de Macron accordée aux quotidiens régionaux. Cela étant, il peut y avoir quelque chose de plus grave. C'est que l'Élysée exige une relecture afin d'y apporter des modifications dans les propos du président. Du moins, c'est l'explication que donne le quotidien régional La Voix du Nord, qui devait participer à cette interview collective mais qui a refusé de la publier, pour cette raison de relecture, mais aussi parce qu'elle s'inscrivait dans le cadre des élections européennes - qui ne sont guère intéressantes d'ailleurs - et que le quotidien considère que ça rompt avec "l'équilibre dans le traitement politique d'une campagne électorale" (cf lien n°6).

Bref, cette a-démocratie (ou démocrature, c'est selon) qu'est devenue la France est de plus en plus inquiétante!

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