Présentation d'un régime de retraites dit "universel" par Édouard Philippe

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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Durant 45 minutes, le Premier ministre a étayé la réforme des retraites, la présentant comme "simple, juste" et "irréversible" en cas d'adoption à partir de 2022, avec la génération née en 2004 qui sera la première pleinement concernée jusqu'à la mort.

Après près d'une semaine de grève, avec deux journées de manifestation ayant mobilisé des centaines de milliers de personnes en France, le jeudi 5 et le mardi 10 décembre, Édouard Philippe est envoyé au front, ce mercredi 11 décembre, pour exposer le projet de réforme des retraites du gouvernement. Le Premier ministre confirme que cette réforme instaurera un régime de retraites "universel", par points, voulant signifier que "la première heure travaillée donnera le premier point cotisé", avec un appel à "travailler plus longtemps" - une fois encore! -, pour atteindre l'âge pivot de 64 ans, mentionné dans le rapport Delevoye, à l'horizon 2027, avec un système de bonus-malus. Cependant, si le projet présenté en Conseil des ministres le 22 janvier et discuté devant le Parlement fin février, est voté, il fera en sorte qu'en 2022, la génération née en 2004 sera la première à vivre pleinement ce régime universel par points tandis qu'en 2037, la génération née en 1975 sera la première à être concernée par la structure des pensions de retraites (cf liens n°1, n°2) car en dépit de l'âge pivot, le gouvernement maintient - pour l'instant - l'âge légal de départ à la retraite à 62 ans.

"Justice sociale"

L'un des angles de défense de cette réforme par le Premier ministre est que ce système par points est vecteur de "justice sociale". Par rapport aux paysans, aux commerçants, aux artisans; par rapport aux femmes; par rapport aux personnes cumulant périodes d'activité et de chômage, notamment les plus jeunes, ça leur permet d'accumuler des points alors qu'ils ont des situations plus difficiles que des salariés; des hommes; des aînés; des engagés en CDI. De même qu'une retraite minimum sera fixée à 1.000 euros par mois pour une carrière complète au SMIC ou qu'une loi garantit une pension de retraite à 85% du SMIC; puis des revalorisations pour les enseignants craignant d'y perdre avec l'instauration du système par points.

Quant à la question des "régimes spéciaux", Philippe assure qu'une période de transition se fera, en fonction des négociations qui devront s'entamer dans les entreprises concernées entre direction et syndicats, notamment des entreprises publiques (SNCF, RATP, etc.), mais qu'au bout, il s'agira d'une fusion dans le nouveau régime de retraites. Enfin, des dérogations sont prévues pour les policiers, les personnes officiant dans le travail de nuit, afin de mieux prendre en compte la pénibilité des tâches professionnelles. Sans compter qu'au-delà du plafond de 120.000 euros par an, le taux de cotisations sera plus élevé, le Premier ministre se gardant bien de donner davantage de précisions.

Usine à gaz

Si le discours gouvernemental tient à affirmer que ça aboutira à un système simple, les perspectives d'application font craindre une usine à gaz. Vu que le Premier ministre a grandement insisté sur l'apport théorique de cette réforme pour les femmes, y compris via une majoration d'assurance-vieillesse de 5% "dès le premier enfant", il n'en demeure pas moins que les femmes en sortent grandies avec cette réforme car le régime par points est "le reflet de la carrière" du travailleur ou de la travailleuse, comme le rappelle l'économiste Claire El Moudden auprès de France info (cf lien n°3).

Justement, le système à points, tel que défendu par le gouvernement, s'inspire du régime par points progressivement adopté en Suède depuis le milieu des années 1990. Ce qu'il en ressort est que depuis la crise financière de 2008-2009, les retraités suédois, et surtout les retraitées suédoises, y ont beaucoup perdu, au point que le taux de retraités pauvres en Suède reste au-dessus de 14% de la population des retraités depuis 2008, demeurant au-dessus de la moyenne de l'Union européenne (UE), tandis que le taux de pauvreté des retraités en France est relativement proche de 7% de la population concernée depuis 2014 (cf lien n°4, cf graphique).

 
Non-dits

Malgré tout, le discours d'Édouard Philippe comporte des non-dits, des sous-entendus qui pourraient de quoi fâcher davantage les syndicats, déjà remontés dans leurs réactions face à ce discours. Y compris la CFDT, pourtant vue comme un syndicat "réformiste" - ou un syndicat "jaune", c'est selon -, adepte des négociations. Au niveau de ces non-dits ou sous-entendus, c'est que Philippe inscrit cette réforme dans le cadre des réformes des retraites adoptées au sein des pays de l'UE, tels la Suède, l'Allemagne, etc. Et ce qu'il en ressort, c'est que la tendance va vers un régime de retraites par points, dans lequel le niveau des pensions a généralement diminué, mais aussi par capitalisation. Ce qui signifie que les travailleurs sont incités à épargner pour leurs retraites et à ce moment-là, les fonds de pension se frottent les mains, pouvant spéculer sur les marchés financiers en utilisant cette épargne retraite. Ce qui m'oblige à rappeler que la multinationale états-unienne BlackRock lorgne sur l'épargne française, la plus importante en Europe, et que cette réforme est du pain bénit pour les fonds de pension.

Ou alors, étant donné les structures économiques de plus en plus instables pour les salarié(e)s, avec une raréfaction de carrières linéaires ces dernières décennies, ces dernier(e)s seront contraintes à continuer à travailler, donc à avoir des points, pour compléter leur pension de retraite, bien au-delà de l'âge pivot de 64 ans. Bref, d'accroitre le nombre de travailleurs retraités déjà présents actuellement, en s'exposant à des problèmes de santé où même s'ils se mettent en arrêt maladie, la Sécu pourrait bien ne pas s'en préoccuper. Mais ça, c'est une autre histoire.

Retraites = salaire continué

Enfin, un élément revient de manière générale, y compris chez les détracteurs de la réforme proposée. C'est que les pensions de retraites sont vues comme l'expression de la solidarité intergénérationnelle à travers les cotisations sociales. Cet élément de langage est considéré comme une erreur d'analyse par certains penseurs radicaux, notamment l'économiste et sociologue Bernard Friot et l'association Réseau salariat, défendant au contraire que les retraites sont un salaire continué calculé comme un pourcentage du salaire, basé pendant longtemps sur les derniers mois d'activité - le meilleur salaire possible - avant que des réformes successives basent ces retraites sur les 10 meilleures années puis les 25 meilleures années, baissant mécaniquement le niveau de ce salaire continué, déconnecté du marché du travail. Et à travers cette vision des choses, ça permet d'être offensif et de chercher à défendre un système unifié et tirant vers le haut, pour l'émancipation des prolétaires à travers ce salaire à vie que représentent les retraites (cf lien n°5).

Mais en attendant que les syndicats reprennent à leur compte ce genre de réflexions, la réforme proposée par le pouvoir actuel permet de remettre à jour cette citation du révolutionnaire Jean-Paul Marat: "Pour enchaîner les peuples, on commence par les endormir".

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