Un pouvoir aux abois, donc dangereux

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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La mobilisation autour de la grève consécutive au projet montre combien le pouvoir actuel, enfermé dans son dogmatisme, a sous-estimé la réprobation que ça pouvait engendrer. Ce qui le rend plus que jamais dépendant d'une politique répressive à rendre impunie et invisible, à défaut d'être capable de convaincre.

"La rue répond? Résistance!" Cet habituel slogan de manifestation a eu de la consistance lors de la manifestation du jeudi 5 décembre, actant le début de la grève contre la réforme des retraites mise en place par le gouvernement. Et les syndicats espèrent voire encore plus d'un million de personnes battant le pavé, ce mardi 10 décembre, voire même plus que jeudi dernier (1.500.000 selon eux, 800.000 selon le ministère de l'Intérieur). En tout cas, ils ont de quoi être motivés face à un pouvoir qui a sous-estimé la désapprobation et surestimé sa capacité à convaincre ou plutôt à dénigrer celles et ceux qui ont compris combien cette réforme des retraites est un bâton merdeux visant à servir le Capital, avec le système de retraites par points. Les séquences vidéo ci-dessous montrent combien le pouvoir fait déconnecter les politicien(ne)s.

Retraites par capitalisation en marche?

Il ne faut pas se leurrer. L'un des enjeux de la réforme des retraites proposée par le gouvernement est sa privatisation qui ne dit pas son nom, à savoir le régime de retraites par capitalisation. Déjà, je vous avais fait signaler, cher(e)s lecteurs/lectrices, un article du quotidien Les Échos de septembre dernier mettant en question l'opportunité que des fonds de pension, notamment états-uniens, aient un a priori très positif sur la réforme des retraites qui se dégageait à travers le rapport de Jean-Paul Delevoye, publié durant l'été, car ça ouvrait la perspective d'un accroissement de l'épargne retraite et de l'introduction des fonds de pension en France. Et quand on sait le rôle que purent jouer les fonds de pension pour ruiner des retraités outre-Atlantique lors de la crise financière de 2008-2009, autant s'en méfier.

Maintenant, toujours dans Les Échos, mais pas seulement (cf liens n°1, n°2), le soutien des milieux d'affaires pour cette réforme des retraites devient explicite, avec l'exemple de BlackRock. Cette multinationale yankee, spécialisée dans la gestion d'actifs, lorgne sur l'épargne française, qui est la plus importante en Europe car les Français(es) sont reconnu(e)s pour être de gros épargnant(e)s, sinon les plus gros parmi les pays développés, excepté les épargnant(e)s japonais(es) ou chinois(es). Et comme la France est moins portée sur la régulation financière que le Japon et la Chine, l'intérêt des sociétés financières étrangères envers l'épargne française n'en est que plus grand! Et ce, au risque de pénaliser une fois encore l'économie réelle, qui ne voit pas la couleur de cette épargne, mais aussi la dette publique française qui tend à être davantage captée par des ménages riches ou des sociétés financières étrangères, tant elle est jugée prestigieuse. Pour en revenir à BlackRock, le président de ce fonds d'investissement, Larry Fink, a eu droit à une journée de présence à l'Élysée en octobre 2017, privatisé pour l'occasion, comme l'indiquait Le Canard Enchaîné à l'époque, sans que la grande presse ait repris grand-chose. Peut-être que c'était trop nu d'inviter le loup de Wall Street dans la bergerie française, sachant qu'il détient des actions de plusieurs entreprises du CAC 40.

Éteindre l'incendie

Je citais ci-haut le nom de Delevoye. Rapporteur sur le projet de réforme des retraites, actuellement Haut-commissaire aux retraites, il se retrouve dans une position délicate car il y a eu révélation dans Le Parisien - eh oui, il y a des journalistes qui font leur taff correctement dans ce journal de la grande presse - que Delevoye a oublié de mentionner qu'il est administrateur au sein de l'Institut de la formation de la profession de l'assurance (IFPASS) auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Or l'IFPASS est une partie prenante de cette réforme des retraites, espérant en tirer profit, à l'instar de l'exemple de BlackRock cité plus haut. De quoi mettre en délicatesse Delevoye, qui a démissionné de cette fonction (cf lien n°3). Mais pas de démission de son poste de Haut-commissaire aux retraites, grassement payé du reste (10.135 bruts euros/mois) ainsi que plusieurs pensions de retraite. C'est dire si la classe politique, dans son ensemble, peut se permettre d'être dans le cumul et applique comme maxime: "Il ne faut jamais prendre les gens pour des cons, mais il ne faut pas oublier qu'ils le sont".

Mais à force, ça se voit et ça réagit. Maintenant, est-ce que le pouvoir actuel, et la classe politique française dans son ensemble, sont en mesure d'éteindre l'incendie? En tout cas, certaines personnes appellent à siffler la fin d'un match mal embarqué. Dans l'Obs, on peut lire qu'un proche de Macron, Pierre Ferracci, veut que le pouvoir signe sa retraite sur cette réforme "mal préparée" menée avec "amateurisme" et qui suinte une "politique de droite", rappelant ainsi au mac de l'Élysée que sa victoire à la Pyrrhus en 2017 doit beaucoup au centre-gauche et une partie de la gauche en raison de l'épouvantail Marine Le Pen (cf lien n°4).

Répression sourde et sans limites

Mais cet appel risque fort de ne pas être entendu. Pourquoi? Car le pouvoir se sent aux abois et dans ces conditions, son réflexe et de réprimer tous azimuts! Il suffit de voir combien les violences policières sont en recrudescence ces dernières années, même avant que Macron ne soit à l'Élysée, bien qu'il y gravitait autour en tant que ministre de l'Économie sous François Hollande. En outre, des violences policières impunies qui font que n'importe qui est une cible d'une grenade lacrymogène, d'un coup de matraque ou d'un tir de LBD lancé par un CRS ou un membre de la BAC. Et tout particulièrement des journalistes ou photographes, qu'ils soient dans un mass media ou dans un journal alternatif. Le collectif Reporters en colère a relevé 25 blessés lors de la journée de manifestation du 5 décembre, majoritairement à Paris, où la tension était extrême avec 6.000 flics mobilisés.

Et il se pourrait bien que la situation empire pour une "presse qui dérange". Un amendement au Sénat sur la proposition de loi de "lutte contre la haine" sur Internet propose que la diffusion d'images de fonctionnaires de police, de militaires, d'agents des douanes "sans l'accord de l'intéressé" soit punie de 15.000 euros d'amende. Ce qui est une atteinte à la liberté de la presse et contraire à la circulaire du 23 décembre 2008, relative au droit à l'image des policiers, qui explique qu'en-dehors des "services d'intervention, de lutte anti-terroriste et de contre-espionnage" tout fonctionnaire de police peut être filmés, photographiés ou leurs propos enregistrés car "la liberté de l'information, qu'elle soit le fait de la presse ou d'un simple particulier prime le droit au respect de l'image ou de la vie privée". Cette circulaire précise même ceci: "Les policiers ne peuvent donc s'opposer à l'enregistrement de leur image lorsqu'ils effectuent une mission. Il est exclu d'interpeller pour cette raison la personne effectuant l'enregistrement, de lui retirer son matériel ou de détruire l'enregistrement ou son support". Et ce, que ce soit un journaliste - avec ou sans carte de presse d'ailleurs! - ou un citoyen lambda. Il serait bon que la grande presse se réveille sur ce point, non, sauf à attendre que des journalistes se fassent tuer par la police parce qu'ils auraient fait leur travail qui dérange.

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