Veillée d'armes face à la grève qui vient

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Hermann.Click

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À l'approche de la journée de grève du 5 décembre et de sa potentielle reconductibilité, le pouvoir et la grande presse lancent déjà les éléments de langage anti-grève, pour mieux aliéner les esprits sur une réforme des retraites à hauts risques, tant elle s'oriente vers une étatisation et une privatisation progressive de la Sécurité sociale.

"C'est une grève corporatiste". "C'est une grève pour le maintien des régimes spéciaux". "C'est une pagaille". "C'est une prise d'otages envers les usagers". Ce genre de propos usuels et orduriers quand il s'agit d'une grève, notamment dans les transports, revient dans la bouche du gouvernement et de la grande presse, tradition anti-syndicale oblige, à l'approche de la journée de grève du 5 décembre. On peut rajouter aussi l'angle journalistique mainstream qui est de s'attarder sur les conséquences de la grève sur les usagers, voire des défenseurs de la réforme des retraites envisagée par le gouvernement. Encore faut-il que ce soit subtil et non grossier, à l'instar de ce plombier qui s'avère être un militant de la République en marche, le parti du président Emmanuel Macron, ayant tracté lors des législatives de 2017 et qui était un cadre dans l'agro-alimentaire avant de se reconvertir (cf lien n°1). Toujours est-il que cette grève s'annonce être très suivie à la SNCF et à la RATP, avec en moyenne 90% du trafic pertubé ou annulé à la SNCF, ou 11 lignes sur 16 interrompues dans le métro parisien. Ce qui est considéré comme du jamais-vu depuis les grèves de novembre-décembre 1995 sur une... réforme des retraites de la part d'Alain Juppé, Premier ministre durant le 1er mandat présidentiel de Jacques Chirac et mentor de l'actuel Premier ministre Édouard Philippe, sous le mandat d'Emmanuel Macron.

Flou maintenu

Ces éléments de langage du pouvoir, relayés avec révérence par une presse mainstream en phase, s'accompagnent d'un autre refrain qui est le suivant: "Ils s'opposent à une réforme dont on ne sait pas le contenu", pour mieux dénigrer les raisons de la grève. Ce qu'ils omettent de dire, c'est que ce flou artistique est maintenu par le gouvernement actuel alors que cette question de la réforme des retraites est discutée depuis des mois. Si ça agit de la sorte, c'est qu'il y a des raisons de penser que cette réforme sent le souffre.

Dans un premier temps, c'est un nouveau processus d'étatisation de la Sécurité sociale qui est envisagé. Et c'est dans la continuité de ce que le pouvoir a lancé depuis 2017, avec des baisses de cotisations sociales, cette fois-ci pour les retraites, compensées par une hausse de la Contribution sociale généralisée, qui est un impôt lancé par Michel Rocard en 1991. Ensuite, c'est la présentation d'une réforme qui mettrait en place un régime "universel", œuvrant donc pour la "justice sociale" et un équilibre budgétaire, alors qu'en fait, il va s'agir d'une captation de certains régimes de retraites, notamment celui des cadres (Agir-Arrco) qui ont un fond de réserves évalué à 116 milliards d'euros et de développer un déficit artificiel (cf lien n°2 et vidéo ci-dessous).

Enfin, et c'est le fil rouge du gouvernement, c'est la création d'un système de retraites par points, en ayant comme source d'inspiration le système de retraites adopté en Suède depuis 1994. Or, selon un article du Monde datant de 2018 (cf lien n°3), ce système a grandement appauvri les retraités suédois puisque la part des retraités pauvres en Suède est passée de 9,5% de la population concernée en 2007, à 15,8% en 2018 selon Eurostat (cf graphique).

 

En outre, des articles de Mediapart et du Parisien ont indiqué que l'effet de la réforme des retraites en préparation, adoptant le système par points, induirait une réduction du niveau des pensions de retraites pour les futurs retraités, par rapport à leurs prédécesseurs. De quoi voir rouge pour des millions de personnes, notamment celles qui auraient des périodes d'emploi et de chômage, sans compter la propension qu'ont les firmes à ne fournir quasi exclusivement que des emplois précaires et atypiques, c'est-à-dire, pas ou très peu de contrats à durée indéterminée. Par conséquent, on peut comprendre que le journal Les Échos, en septembre dernier, voit dans cette réforme des retraites un pas décisif pour permettre l'introduction des fonds de pension en France (cf lien n°4).

Jonction des luttes

Face à ce projet gouvernemental, soutenu par le patronat, quelle sera l'attitude des syndicats? Pour l'instant, c'est un front commun qui semble s'opérer depuis les bases militantes, et non des directions confédérales, puisque par exemple, la CFDT cheminots se joint aux autres syndicats de transport ferroviaire pour appeler à une grève reconductible, obligeant le secrétaire général du syndicat, Laurent Berger, à naviguer entre deux eaux vu que la direction de la CFDT n'a pas appelé à la grève le 5 décembre. Puis d'autres corps de métiers font jonction. Il y a les enseignants, le personnel hospitalier, les pompiers, et peut-être même des policiers inquiets pour leur régime spécial, tout comme les militaires et gendarmes. Mais le gouvernement a besoin des forces de l'ordre social car il ne sait que faire dans la répression. Les violences policières contre le mouvement des gilets jaunes sont légion depuis plus d'un an et le gouvernement se prépare à réprimer, vu que des commandes de LBD ont été faites pour cette occasion (cf lien n°5).

Justement, les gilets jaunes ont bien l'intention de faire jonction avec ces personnels publics cités ci-haut plus les cheminots. De même que les étudiants, dont les suicides médiatisés ces dernières semaines illustrent un malaise grandissant dans l'enseignement supérieur en raison de la dégradation des conditions d'études, notamment au niveau financier, et du mépris renvoyé par le pouvoir actuel. Reste encore à savoir si des travailleurs du secteur privé vont également se greffer car après tout, ils sont concernés par cette réforme et les effets potentiellement dangereux. Et tout particulièrement les prolétaires car il est bon de rappeler que la mort reconnaît la lutte des classes à travers l'accès aux soins, jouant ainsi sur l'espérance de vie en fonction de sa classe sociale.

"Je cotise, donc je décide"

Maintenant, est-ce qu'il va s'agir d'un rapport de force s'inscrivant sur la défensive, du genre "je cotise, donc j'ai des droits", ou plutôt sur l'offensive dans le style "je cotise, donc je décide". Ce n'est pas anodin d'écrire ce genre de chose car ça implique une volonté de mettre la pression ou non. En tout cas, le discours défensif, pour "sauver le régime par répartition" n'est pas porteur aux yeux de certains, notamment l'économiste et sociologue Bernard Friot, spécialiste sur le travail, la santé, connu pour être le défenseur du salaire à vie, pour qui les pensions de retraites sont un salaire continué, déconnecté du marché du travail et qui n'est pas issu d'un mécanisme de solidarité intergénérationnelle, contrairement à la version dominante, partagée par la grande majorité des esprits, qu'ils soient favorables ou non au projet de réforme des retraites en cours.

Pour lui et d'autres, la Sécurité sociale résulte d'un rapport de pouvoir favorable aux syndicats, aux salariés, à l'issue de la Seconde guerre mondiale, avec la puissance du Parti communiste d'une part, puis celle de la CGT d'autre part. Mais par la suite, un détricotage s'est fait avec l'instauration d'un paritarisme syndicat-patronat (50-50) par des ordonnances sous Charles de Gaulle et une prise en main progressive de l'État, notamment sous François Mitterrand, avec Rocard comme Premier ministre. Ce qui fait que les cotisations sociales peuvent être analysées comme une expression du pouvoir du salarié qui cotise pour la Sécu et le "trou de la Sécu", consécutif à des baisses régulières de cotisations puis un retour d'un chômage de masse, sert de justification pour l'État et le patronat d'enlever du pouvoir aux syndicats, aux salariés. Cette vision des choses reste minoritaire. Pour preuve, j'avais écrit un billet qui était à l'inverse, il y a quelques années, avec des références qui ne sont pas inintéressantes tout de même. C'est dire si la bataille intellectuelle est longue mais potentiellement gagnable si c'est sur un registre offensif.

Et c'est bien connu, "la meilleure défense, c'est l'attaque"!

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