L'enjeu avant le jeu entre nantis du ballon rond

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Ai Kagou

Photo: Flickr/Ai Kagou

L'officialisation de la Super Ligue par douze clubs issus de trois championnats européens résonne comme une déclaration de guerre pour des questions de gros sous, quand l'UEFA s'apprête à réformer une Ligue des champions qui va sans cesse dans le sens des grands clubs européens. Et ce, illustrant bien le foot-business dans ce qu'il a d'aliénant, de sordide.

Ah, le temps d'un match de Ligue des champions où le Real Madrid pouvait se faire éliminer par le Sparta Prague! Il est révolu depuis longtemps et ce n'est pas demain la veille que ce genre de chose arrivera (cf lien n°1). L'annonce de la création d'une Super Ligue par les clubs anglais de Manchester United, de Manchester City, d'Arsenal, de Tottenham, de Chelsea, de Liverpool; des clubs espagnols de l'Atlético Madrid, du Real Madrid, du FC Barcelone; puis des clubs italiens du Milan AC, de l'Inter Milan et de la Juventus de Turin, dimanche 18 avril, a provoqué un séisme dans le monde foot et ouvert une rixe ouverte de nantis entre ces clubs et l'UEFA, vu que cette dernière se voit couper l'herbe sous le pied vu qu'elle a présenté, ce lundi 19 avril, sa nouvelle réforme de la Ligue des champions qui sera appliquée à l'horizon 2024, avec 36 équipes réparties en neuf poules de quatre équipes, dont 16 d'entre elles issues des quatre premiers championnats à l'indice UEFA (cf lien n°2). En l'occurrence, l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie.

Oligopole constitué

Mais cette Super Ligue, à quoi elle correspond? C'est un projet de quasi ligue fermée, inspirée des ligues de basket en Europe (Euroligue) ou aux États-Unis (NBA), avec 20 membres, dont 15 fondateurs et permanents - il en manque trois et des clubs comme le Bayern Munich et le Paris Saint-Germain se sont opposés à cette idée -, et cinq autres qui devront lutter pour avoir leur place selon des modalités encore à définir. Toujours est-il que ce projet est mené par des clubs qui trustent la majorité écrasante des victoires en Ligue des champions sur les 24 dernières années. Bref, depuis l'instauration, lors de la saison 1996-1997, de l'arrêt Bosman, jurisprudence européenne rendue le 15 décembre 1995, libéralisant le marché des transferts au nom de la liberté de circulation des travailleurs (cf tableau).

L'avant et l'après arrêt Bosman

Vainqueurs de la Ligue des champions par pays

1972-1973 -> 1995-1996

1996-1997 -> 2019-2020

Angleterre : Liverpool (4), Nottingham Forest (2), Aston Villa

Italie : Milan AC (3), Juventus Turin (2)

Pays-Bas : Ajax Amsterdam (2), PSV Eindhoven

Allemagne : Bayern Munich (3), Hambourg SV

Roumanie : Steaua Bucarest

Portugal : FC Porto

Ex-Yougoslavie : Étoile Rouge Belgrade

Espagne : FC Barcelone

France : Olympique de Marseille

Espagne : Real Madrid (7), FC Barcelone (4)

Angleterre : Manchester United (2), Liverpool (2), Chelsea

Allemagne : Borussia Dortmund, Bayern Munich (3)

Italie: Milan AC (2), Inter Milan

Portugal : FC Porto

On minimise l'effet délétère de l'arrêt Bosman et pourtant, depuis 25 ans, à travers cet exemple, il démontre combien la logique de la concurrence "libre et non faussée", si chère aux économistes orthodoxes, conduit sur le long terme à un oligopole, que des économistes comme Karl Marx ou - dans une moindre mesure - Joseph Aloïs Schumpeter avaient analysé en leur temps sur d'autres secteurs économiques que le foot. Pourquoi? Parce qu'une course au moins-disant fiscal s'organise, afin d'attirer les meilleurs joueurs et de les aliéner dans une logique court-termiste qui leur offre un embourgeoisement immédiat. Et à ce compte-là, l'Angleterre et l'Espagne ont une longueur d'avance avec des mécanismes de dumping fiscal et de diminution de cotisations sociales pour être plus armés financièrement qu'en France, notamment, où les présidents de club se plaignent volontiers des cotisations sociales et impôts trop lourds pour être compétitifs. Et ce, en s'étant fourvoyés dans une dépendance aux droits télévisuels que le fiasco Mediapro a mis à nu en décembre 2020.

Le beurre et l'argent du beurre

Néanmoins, il est cocasse de voir ces clubs-là faire sécession car ils sont parmi ceux qui ont le plus bénéficié de l'arrêt Bosman, mais aussi des multiples réformes de la Ligue des champions depuis la fin des années 1990, et notamment la précédente réforme, votée en août 2016 et qui a effet jusqu'en 2024 - initialement jusqu'à la fin de cette saison 2020-2021 -, assurant déjà la moitié des 32 places en Ligue des Champions pour les quatre premiers du championnat d'Angleterre, du championnat d'Espagne, du championnat d'Allemagne et du championnat d'Italie. Et parmi leurs arguments pour la création de cette Super Ligue, c'est la baisse des audiences des matchs, notamment lors des phases de poule, en raison d'absence de suspense.

Le constat est partagé mais leur analyse reste à courte vue car ils ne veulent pas se rendre compte qu'ils posent problème avec leur logique de vouloir le beurre et l'argent du beurre. L'absence d'enjeu est lié à la concentration de joueurs qu'ils ont dans leurs effectifs respectifs, que leurs montages économiques pipent déjà les dés. Alors forcément les supporters ne vont pas se casser la tête à suivre des matchs joués d'avance, avec les mêmes équipes présentes, tant l'incertitude du sport est devenue une légende urbaine. Et la perspective que cette Super Ligue permette au moins quatre milliards d'euros pour lancer cette compétition reste bien hypothétique, d'autant plus que la crise sanitaire en cours va laisser des traces.

Toujours est-il que le foot bourgeois s'étripe en son sein et que le football prolétaire, qui fait vivre le foot bourgeois, manque d'oxygène, que ce soit à travers les clubs amateurs ou les supporters ne pouvant plus aller au stade en raison du contexte sanitaire, mais aussi d'une hyper-inflation de la billetterie imposée par des directions de club prenant les supporters pour de simples consommateurs.

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