Le foot bourgeois, un poison pour le football

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Aries Arsenal

Photo: Flickr/Aries Arsenal

Si le projet de Super Ligue est devenu caduque, tant le tollé était général, cela ne signifie pas une victoire face au foot-business (ou foot bourgeois) qui met en danger bien des institutions. Et le placement des Girondins de Bordeaux sous la protection du Tribunal de commerce sert de piqûre de rappel.

Si le foot nous a montré une chose ces derniers jours, c'est qu'il est devenu, avec le temps, davantage un enjeu économique qu'un jeu sportif. Le projet de Super Ligue, sorti du chapeau dimanche dernier, a suscité un tel tollé général qu'il a été tué dans l'œuf. Notamment par les clubs anglais - Tottenham, Arsenal, Chelsea, Manchester United, Manchester City, Liverpool - qui se sont vus mettre dans les cordes par leurs supporters, manifestant dans la rue et sur les réseaux sociaux, et par le pouvoir politique. En effet, Boris Johnson, le Premier ministre, agitant diverses menaces (taxes, permis de travail, etc.) pour faire plier ces derniers, qui renoncèrent dès le mardi 20 avril à l'idée de la Super Ligue. D'ailleurs, sur les 12 clubs sécessionnistes au départ, deux s'arc-boutent dans leurs positions, à savoir le Real Madrid et la Juventus de Turin. De quoi se dire qu'ils se condamnent à l'opprobre générale.

Revenir aux sources de la Ligue des champions

Si la Super Ligue semble être avortée, il ne faut pas se contenter de cela. Après tout, l'Union des associations européennes de football (UEFA) a fait adopter sa réforme de la Ligue des champions, prévue pour l'horizon 2024, avec 36 participants répartis en neuf poules de quatre équipes, avec par conséquent un accroissement du nombre de matchs dans ce nouveau format, avec des modalités de participation qui envoient à la poubelle le mérite puisque deux clubs peuvent être directement qualifiés en raison de leur coefficient UEFA, indépendamment de leur classement dans leur championnat respectif, surtout s'ils ne terminent pas à des places normalement qualificatives pour la Ligue des champions (cf lien n°1). De quoi renforcer encore les mêmes clubs, dont les sécessionnistes, qui ont été parmi les plus gros bénéficiaires des réformes successives de la Ligue des champions depuis la fin des années 1990 et de l'arrêt Bosman, qui leur a permis de se constituer en oligopole au nom de la "concurrence libre et non faussée" sur le marché des transferts.

Personnellement, amoureux du foot mais esprit critique du capitalisme, j'estime qu'un retour aux sources de la Ligue des champions pourrait être souhaitable, désirable même. Mais qui suis-je, modeste blogueur, pour penser une telle chose? Et ben, il faut réfléchir quand même car la Ligue des champions, originellement Coupe d'Europe des clubs champions, a été fondée par des journalistes, français notamment, et qu'il faut se saisir de ce contexte pour infléchir la pente suicidaire prise par l'UEFA dans ses dernières réformes de la Ligue des champions, banalisant cette compétition et de fait, lassant les supporters. Voici une ébauche de réforme de compromis de la Ligue des champions, dans son format actuel (32 équipes réparties en huit poules de quatre clubs):

  1. 16 places réservées aux champions nationaux issus des 16 premiers championnats selon l'indice UEFA.
  2. Huit places réservées aux deuxièmes issus des huit premiers championnats selon l'indice UEFA.
  3. Les huit places restantes seront fournies à l'issue d'un tour préliminaire (aller-retour) entre les troisièmes issus des huit premiers championnats selon l'indice UEFA et entre les deuxièmes issus du neuvième au seizième championnat selon l'indice UEFA.

Clairement, cela mettrait en rage les clubs issus des premiers championnats car ils ne seraient plus automatiquement qualifiés pour la Ligue des champions, qu'ils seraient rebasculés en Ligue Europa, signifiant ainsi des revenus amoindris, notamment en droits télé, avec potentiellement rejouer le coup de la menace d'une ligue fermée comme ce qui a été proposé. Mais plusieurs vertus seront en évidence avec une telle réforme:

  1. Les championnats moins bien classés dans l'indice UEFA seraient en mesure de mieux attirer des joueurs voulant jouer la Ligue des champions, ou du moins pouvoir davantage garder certains de leurs meilleurs éléments; élargissant de fait la concurrence car mise sur un meilleur pied d'égalité.
  2. Les autres compétitions européennes (Ligue Europa; Ligue Europa Conférence) y gagnent en valorisation avec des clubs issus des championnats les mieux classés à l'indice UEFA oscillant entre la troisième et la cinquième place dans leurs championnats respectifs.

Néanmoins, cela n'est pas forcément suffisant pour qu'il y ait concurrence et mise à égalité. Il faudra passer carrément par une abolition de l'arrêt Bosman, mais cela implique une transformation (ou destruction) de la construction européenne telle qu'elle est actuellement, pour la remodeler avec des doses de protectionnisme.

Les Girondins menacés

Au-delà de cet angle macroéconomique du foot, le degré de nuisance du foot-business peut se mesurer sous un angle microéconomique, avec l'endettement des clubs qui se transforme en épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, pouvant la leur couper. Et l'exemple des Girondins de Bordeaux doit nous alerter puisque depuis le jeudi 22 avril, le club bordelais est placé sous la protection du Tribunal de commerce de Bordeaux, à la suite d'un communiqué du club indiquant que le fonds d'investissement états-unien King Street, actionnaire du club depuis novembre 2018, ne "souhaite plus soutenir le club et financer ses besoins actuels et futurs" (cf lien n°2). Épilogue d'une histoire qui n'a jamais marché, que les supporters ou anciens joueurs du club, avaient régulièrement critiqué. Tout comme l'actuel maire (Europe écologie-Les verts) de Bordeaux, Pierre Hurmic, qui avait voté contre, quand le maire de l'époque, Alain Juppé, avait soutenu ce projet (cf liens n°3, n°4).

Le scénario d'une liquidation judiciaire du club, existant depuis 140 ans (1881), est fort probable, signifiant une rétrogradation administrative en Ligue 2. Après tout, le Racing club de Strasbourg connut cela il y a quelques années, avant de revenir en Ligue 1, de même qu'il y a 40 ans, l'Olympique de Marseille connut ce genre de situation et qu'il ne dût sa survie que grâce à ses minots, formés au club, le redressant en première division à partir de 1983, avant que Bernard Tapie n'opère un bouleversement global dont il en reste un certain héritage - star system; centre de formation marginalisé -.

Reprendre le pouvoir

Que ces histoires de ces derniers jours doivent servir de leçons pour les supporters, dans le contexte sanitaire que nous connaissons. Premièrement, laisser faire des affairistes, qu'ils soient des individus, des fonds d'investissement privés ou souverains, c'est se laisser mener par le bout du nez par ces derniers, c'est afficher son aliénation face au capital qui n'en a cure de la passion des supporters pour leur club de cœur car seule une logique court-termiste de retour sur investissement prime.

Deuxièmement, si les supporters affirment qu'ils sont "l'âme du club", autant assumer jusqu'au bout et s'organiser collectivement pour formuler une alternative. En l'occurrence, celle des socios. Elle n'empêche pas forcément certaines dérives et les socios du FC Barcelone ont une part de responsabilité dans l'endettement du club et dans le manque de contrôle envers le président Laporta, qui s'était joint à l'idée de la Super Ligue. Néanmoins, les socios ont pour vertus: un contrôle direct de la gouvernance du club par les supporters. Un contrôle démocratique, selon la règle "un homme = une voix", indépendamment des parts de chacun dans le capital du club. Une source de revenus supplémentaire pour un club cherchant à au moins stabiliser ses finances.

Si ces deux leçons sont apprises, ce sera déjà un pas en avant vers un contrôle prolétaire du foot.

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