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Quand la mort pourrait persuader d'éviter le Brexit

Publié le par JoSeseSeko

Photo: France 24

Photo: France 24

Le décès de la députée travailliste Jo Cox, tuée par un exalté d'extrême-droite a relancé de l'intérêt pour le maintien du Royaume-Uni dans l'Union européenne. Mais sera-t-il suffisant pour empêcher un Brexit que les milieux financiers craignent par-dessus tout?

La chanson "Should I stay or should I go" du groupe punk-rock britannique The Clash résume parfaitement, et de manière surprenante, la relation entre le Royaume-Uni et l'Union européenne (UE). Une relation pour le moins tendue et sans cesse menacée de séparation. Mais le référendum du 23 juin 2016 pourrait marquer une rupture définitive entre Albion et le reste du continent européen. Du moins, c'était parti dans ce sens-là, jusqu'au 16 juin car depuis, la tendance semble s'inverser.

Le sacrifice de Jo Cox

Pourquoi parler d'inversement de tendance en faveur du remain, de la part des britanniques ces derniers jours? Tout simplement parce que la campagne référendaire a été ensanglantée. La députée travailliste Jo Cox, élue depuis mai 2015, pro-européenne, fut assassinée à coups de couteau et de pistolet par un militant d'extrême-droite, pro-Brexit, du nom de Thomas Mair. Cet acte terroriste - n'ayons pas peur des mots! - semble parti pour être contre-productif. En effet, plusieurs sondages publiés après la mort de Mme Cox indiqueraient que le maintien de Londres dans l'UE serait de nouveau majoritaire, alors que la tendance majoritaire était pour la sortie.

Quelque part, c'est un sacrifice qui est parti pour être payant. Il a eu pour mérite de ressouder un tant soit peu le parti travailliste, tiraillé par ce référendum. Il faut dire que la majorité des élus du parti sont pro-européens alors que Jeremy Corbyn, le leader depuis septembre 2015, connu pour avoir un positionnement eurosceptique, est considéré comme inaudible sur ce sujet ces derniers mois. À tel point que l'ancien Premier ministre Gordon Brawn semble mener la campagne travailliste pour le maintien.

Des marchés qui respirent

La mort de la députée travailliste pro-européenne, traduite par une montée du "in" dans les intentions de vote, rassure les marchés financiers. Ces derniers voyaient d'un très mauvais œil un Brexit, qui serait une perte d'influence considérable de la City dans la finance mondiale car elle serait privée du premier marché commercial au monde, ce qui s'oublie un peu vu le contexte de tension économique dans le continent. La preuve, la bourse de Londres, comme l'ensemble des places boursières européennes, a repris des couleurs en ce début de semaine.

Quelles conséquences?

Néanmoins, cette respiration reste précaire et comme l'hypothèse d'un Brexit n'est pas à écarter, beaucoup d'investisseurs ou d'économistes de marché indiquent les conséquences potentielles pour Albion et pour l'UE. La tendance générale est de dire que le risque est plus grand outre-Manche, avec en particulier une crise de changes, une menace de spéculation sur la livre sterling, qui serait dévalorisée sur le marché des changes, ce qui obligerait le gouvernement conservateur de David Cameron à demander à la Banque d'Angleterre à dévaluer la monnaie afin de restaurer une certaine compétitivité à l'export (cf lien n°1).

Par ricochet, certains pays membres de l'UE, de par leur proximité géographique avec Londres - confortant ainsi la théorie de l'économie géographique, chère à l'économiste états-unien Paul Krugman -, seront plus négativement impactés que d'autres en cas de Brexit et de crise de change. Y compris la France (cf lien n°2). 10% des exportations françaises sont à destination du marché britannique. Ce n'est pas totalement négligeable. Mais de là à ce que ce soit une catastrophe économique et financière pour la France et les autres pays de l'UE, il y a un abîme! En effet, ce Brexit si "menaçant" est anticipé par certains investisseurs et décideurs politiques, en France par exemple, qui ont du réfléchir à des alternatives. Deux peuvent venir à l'esprit:

  1. Les produits exportés vers Albion trouveront un autre client ailleurs dans l'UE ou en-dehors de l'espace communautaire.
  2. Ces produits exportés serviront à alimenter la demande intérieure.

Néanmoins, ça doit signifier que soit les nouvelles cibles à l'exportation doivent être garanties, même s'il s'agit de pays moins développés que le Royaume-Uni (fortement probable), soit le retour vers la demande intérieure puisse être garanti par un niveau de revenus important pour que les ménages puissent consommer. Or, dans ce dernier cas, la politique commune de modération, voire de compression salariale (pour ne pas dire austérité) réduit à terme la demande globale, et par conséquent, les débouchés de vente pour les entreprises qui emploient des travailleurs-consommateurs (serpent qui se mord la queue).

L'ombre de 2005

Une autre conséquence d'un potentiel Brexit serait au niveau politique. Comme le Royaume-Uni a initié de nombreuses politiques libérales en Europe depuis les années 1980, ce vote pour une sortie marquerait également une remise en cause de l'austérité généralisée sur le vieux continent, bien que Londres n'ait pas adopté l'euro, monnaie qui est en phase avec la politique d'austérité. Ce qui suppose un Brexit "de gauche", pour l'instant marginalisé au niveau des médias britanniques et internationaux.

Mais ça ouvrirait une crise politique de grande importance en Europe. Bien plus que ce ne fut le cas en 2005. Cette année-là, les citoyens français et néerlandais avaient voté "non" au traité constitutionnel européen. Ce qui fut une fracture forte car il s'agissait de deux pays membres de la zone euro et de deux pays fondateurs de l'espace communautaire. La parade fut trouvée avec le traité de Lisbonne, voté seulement par les parlements nationaux, à l'exception de l'Irlande, qui dut s'y reprendre à deux fois car les citoyens irlandais avaient d'abord voté "non" au traité de Lisbonne, avant d'être contraints à l'accepter. Un Brexit pousserait volontiers d'autres pays européens à remettre en question l'orientation européenne actuelle, quitte à ce que l'UE s'effondre. Ce qui reste encore à voir.

Elizabeth II et le statut quo

Enfin, il y a un personnage dont on parle peu pour les questions politiques britanniques, mais dont il faut pourtant évoquer, c'est la reine du Royaume-Uni. Il est coutumier de dire qu'Elizabeth II, de par son statut, n'aurait pas à se mêler des affaires politiques. Mais comme elle est chef d'État, elle ne peut pas rester neutre. Pour preuve, en septembre 2014, elle reçut M. Cameron au palais de Buckingham afin de lui faire comprendre qu'elle ne voulait pas devenir la dernière reine d'Écosse. Et vu le résultat du référendum écossais, le 18 septembre 2014, elle a du pousser un ouf de soulagement.

Tout porte à croire qu'elle veut à tout prix qu'il n'y ait pas de Brexit, jeudi prochain. Et pour cause! Elle sait que les Écossais sont, parmi les Britanniques, les plus europhiles. Par conséquent, il n'est pas question, pour elle, de revoir les indépendantistes écossais ré-agiter un référendum et de revivre, avec une angoisse amplifiée, le mois de septembre 2014. M. Cameron le sait parfaitement!

Finalement, ce référendum, avec l'évolution dramatique de ces derniers jours, affirmera ou non cette phrase de Georges Clémenceau, datée de 1891, à la suite du massacre de Fourmies lors des manifestations du 1er mai 1891: "Les morts sont extrêmement persuasifs".

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