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Le Franc CFA au cœur du débat public de l'Afrique francophone

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Issouf Sanogo/AFP

Photo: Issouf Sanogo/AFP

L'arrestation de Kémi Séba, après qu'il ait brûlé un billet de 5.000 Francs CFA, remet en lumière la question de la souveraineté monétaire dans l'Afrique francophone avec le Franc CFA, qui est lié à la France et dont l'évolution dépend en fait de l'euro. Ce qui signifie combien cette monnaie est néfaste pour le développement de l'Afrique francophone et qu'il faut préparer d'urgence à une sortie du Franc CFA, en préparant des alternatives monétaires africaines qui tiennent compte de structures économiques hétérogènes.

Vendredi 25 août, l'activiste franco-béninois Kémi Séba se fait mettre en prison à Dakar, au Sénégal après avoir brûlé un billet de 5.000 Francs CFA (soit 7,60 euros), dans le cadre d'une manifestation dans la capitale sénégalaise contre le Franc CFA, le 19 août, commune à d'autres pays qui utilisent cette monnaie. Par ce geste, Séba voulait indiquer combien le Franc CFA, qui trouve ses origines dans la colonisation française de l'Afrique, est un frein au développement de cette partie du continent africain. Ce que d'autres, comme moi, appellerions un cancer de l'Afrique francophone. Toujours est-il que la réaction des autorités sénégalaises laisse entendre que c'est un geste subversif. Il est bon de rappeler qu'en France, dans les années 1980, le chanteur Serge Gainsbourg brûlait un billet de 500 Francs sans être passé ensuite par la case prison. Autre temps, autres mœurs...

Franc CFA: un sujet qui n'est plus tabou

Du coup, certains éditorialistes sont tentés de dire que les opposants au Franc CFA seraient forcément tous des partisans de Kémi Séba. Un amalgame grossier pour discréditer. Ce qui est d'ailleurs utilisé envers ceux qui souhaiteraient un Frexit, et qui se retrouvent assimilés au Front national. Ce qui est une blague! Toujours est-il que ce n'est pas Kémi Séba le sujet, mais le Franc CFA. Et ces dernières années, il est bon de remarquer que le débat s'intensifie sur la question de l'utilité du Franc CFA pour le développement de l'Afrique francophone, sachant qu'il se divise en deux zones: l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC).

Pour plusieurs économistes africains, tels Felwine Sarr (cf lien n°1) et surtout Kako Nubukpo (cf lien n°2), la question du maintien du Franc CFA se pose sérieusement. Pour eux, le Franc CFA pose problème car en raison de son histoire, il est arrimé à la France. Jusqu'en 2002, il fluctuait en fonction de la politique monétaire de la Banque de France et donc du Franc français. Mais depuis 2002 et la mise en circulation de l'euro, le Franc CFA est désormais arrimé sur le niveau de la monnaie unique européenne, via la Banque centrale européenne. Or, comme l'euro est une monnaie forte, et d'ailleurs trop forte pour certains pays de l'Union européenne, créant des trajectoires divergentes au sein de la zone euro, le Franc CFA emboîte le pas, ce qui fait que comparativement à l'UE, et surtout la France, les pays des zones Franc CFA sont pieds et poings liés à l'Hexagone, permettant à cette dernière de jouir d'un privilège monétaire que les déclinistes et souverainistes de tout poil omettent de prendre en compte dans leur analyse, de facto ridicule. D'autant plus que le Trésor public français a une capacité d'intervenir au sein des Banques centrales utilisant le Franc CFA et que l'impression se fait en France (Clermont-Ferrand).

Un après-Franc CFA à préparer

Du coup, est-ce qu'une suppression du Franc CFA réglerait les problèmes de l'Afrique francophone? La réponse est non pour les économistes. Il reste encore d'autres leviers à déverrouiller pour le développement de l'Afrique francophone sur plusieurs niveaux. D'abord au niveau économique, car l'abandon du Franc CFA devrait permettre aux capitaux d'être au service de l'économie "réelle" et non au service de la rente. Or, pas dit que les rentiers se laisseraient faire et ne seraient pas tentés par une fuite des capitaux. De même qu'au niveau du commerce extérieur, les pays des zones Franc échangent très peu entre eux - moins de 15% des échanges commerciaux selon Nubukpo -. Sans compter combien les structures économiques des pays sont très hétérogènes - pays agricoles vs pays pétroliers par exemple -, qu'elles sont généralement gérées par des multinationales occidentales et chinoises, rapatriant ainsi leurs bénéfices et en laissant des miettes aux populations locales, ce qui pousse ces dernières à l'émigration, ou encore la corruption des gouvernants locaux qui se montrent de bons sujets des dites multinationales, prouvant à quel point ils sont des boulets pour le continent africain tout entier.

Si on revient à la question monétaire, il faudrait soit différentes monnaies locales, soit une nouvelle monnaie commune après abandon du Franc CFA. Et ce serait la dernière option qui tiendrait la route dans la mesure où l'Union africaine - ça existe, chers lecteurs! - a pour projet d'établir une monnaie unique ou commune sur tout le continent africain à l'horizon 2063. Un défi très osé, quand on y songe! En effet, comme évoqué tantôt, les structures économiques des pays africains divergent et les rassembler sous une même politique monétaire demande un sacré numéro d'équilibriste. Mais peut-être que justement d'ici 2063, un scénario de convergence pourrait s'établir entre les pays du continent, limitant ainsi les risques d'asymétrie d'une future monnaie unique africaine, et en tenant compte des travers actuels de la zone euro, qui essuie les plâtres, si on peut dire.

En tout cas, ce débat est très stimulant et donne envie de croire en l'avenir de l'Afrique.

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