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Le Franc CFA, un cancer pour l'Afrique francophone

Publié le par JoSeseSeko

Le Franc CFA, un cancer pour l'Afrique francophone

Le Franc CFA est-il une monnaie qui assure la stabilité économique des anciennes colonies françaises d'Afrique ou représente-t-il leur asservissement plein et entier envers l'ex-puissance coloniale? La deuxième option semble la plus pertinente pour le Togolais Kako Nubukpo et d'autres économistes appelant à une sortie du Franc CFA, même si cette condition n'est pas suffisante pour le développement de l'Afrique francophone.

Dans un ouvrage appelé Sortir l'Afrique de la servitude monétaire: à qui profite le Franc CFA, Kako Nubukpo, qui en est le coordinateur de ce livre, coécrit avec d'autres économistes, appelle à une prise de conscience des esprits ainsi qu'à une volonté politique de faire sortir les pays concernés de cette monnaie unique, perçue pour sa part comme un frein au développement économique. Dans une conférence donnée à la fondation Jean Jaurès, en décembre 2016, l'économiste et ancien ministre togolais revient sur ce travail collectif retraçant l'histoire du Franc CFA, les inconvénients qui le composent et les perspectives à développer au sein de l'Afrique francophone, voire du continent africain tout entier.

Une monnaie coloniale

La création du Franc CFA est liée à la colonisation française et à la concurrence britannique. Nubukpo et ses collègues rappellent combien Albion a tiré la première au sujet de l'intégration monétaire de ses colonies, en créant une zone d'arrangement monétaire dès 1840 pour la Jamaïque, la Sierra Leone, l'étendant ensuite aux autres colonies britanniques jusqu'à la formation de la zone sterling en 1939. La France a rattrapé son retard avec la création de la zone franc la même année, puis en établissant le Franc CFA en 1945, au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais les trajectoires diffèrent face aux indépendances et la France a tout fait pour que ses anciennes colonies restent sous influence économique et monétaire de Paris, car la Banque de France et le Trésor public jouent le rôle d'assureur auprès des banques centrales des nouveaux États indépendants (Sénégal, Mali, Togo, Côte d'Ivoire, Congo, Gabon, etc.), maintenant le Franc CFA divisé en deux zones, correspondant aux zones coloniales d'alors (Afrique occidentale française/Afrique équatoriale française). Ce qui peut laisser entendre que le Franc CFA est une illustration de la Françafrique, une politique spécifique menée par Jacques Foccard, le "monsieur Afrique" de Charles De Gaulle dans les années 1960 et qui perdure aujourd'hui, quel que soit le parti au pouvoir en France. Néanmoins, Nubukpo soulève une différence de nature. Dans les années 1960, la Françafrique s'exprimait surtout au niveau de la dépendance économique envers la France et que dans les années 2010, la Françafrique est liée à une dépendance désormais politique des anciennes colonies. Le Gabon en est un récent exemple. Toujours est-il qu'elle est difficilement critiquable en France, notamment au sein des institutions de la République. En tout cas, avec privilège, la France garde de la souveraineté et de la puissance, contrairement à ce que les souverainistes et déclinistes de tous poils (et de tous bords) rabâchent sans vergogne.

Ce qu'il y a avec le Franc CFA, c'est qu'il a été mis à parité fixe avec le Franc français et que le Trésor public couvrait à hauteur de 20% la masse monétaire émise par les banques centrales (Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest; Banque des États de l'Afrique centrale). Mais avec les programmes d'ajustement structurels du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale dans les années 1980, une spirale déflationniste s'est développée, menaçant la couverture par le Trésor public et obligeant les banques centrales des deux zones Franc CFA à dévaluer en 1994. Mais comme depuis 1999, la parité du Franc CFA se fait avec l'euro, les pays membres des deux zones Franc CFA (UEMOA; CEMAC) se retrouvent exposés aux évolutions de la monnaie européenne, en particulier le taux de change euro/dollar. Ce qui nourrit une surévaluation du Franc CFA par rapport aux structures économiques des pays utilisateurs de cette devise.

Une dépendance multiple

Selon Nubukpo, malgré sa force et sa capacité à fournir une certaine stabilité dans le temps, le Franc CFA est une source de déséquilibres pour les pays d'Afrique francophone qui utilisent cette monnaie. Et à ce moment-là, il faut espérer que l'un des pays membres puisse compenser les pertes des autres. Par exemple, pour les pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine, la balance commerciale est structurellement déficitaire car il y a des subventions aux importations et un surcoût des exportations, d'autant plus qu'elles sont généralement agricoles. Une exception figure dans ce bloc monétaire, c'est la Côte d'Ivoire, grâce à la manne du cacao. Elle permet de compenser le déficit des autres pays de l'UEMOA, mais aussi celui des pays de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale car certains d'entre eux (Gabon, Congo) sont des pays pétroliers et vu le prix du pétrole depuis fin 2014, ça reste difficile pour eux. Cela dit, les pays de la CEMAC ont été venus en aide à la Côte d'Ivoire quand elle connut des difficultés économiques et politiques au début des années 2010. Bref, les gens se tiennent par la barbichette et s'il faut rajouter les problèmes de corruption tant au sommet de l'État que dans l'administration, il y a de quoi être désabusé par ces dirigeants qui n'inspirent que la honte pour les populations locales, et donc pour le continent africain.

Une restructuration globale et longue

S'il est partisan d'une sortie du Franc CFA tel qu'il est actuellement, donc avec un contrôle organisé par la France via le Trésor public, une impression en France (Clermont-Ferrand) et une indépendance de la BCEAO et de BEAC qui est problématique pour la souveraineté économique des pays membres, Nubukpo estime que ça reste insuffisant face aux problèmes que connait l'Afrique francophone. Quand il était ministre de la Prospective et de l'évaluation des politiques publiques au Togo, il a déploré l'impuissance des politiciens face aux banquiers centraux, et l'absence de stratégie économique de long terme car les dirigeants s'enfermaient dans une "tyrannie des petites décisions" selon lui. Et il y a de quoi pester contre ce court-termisme. D'autant plus que les structures économiques sont rarement aux mains des populations locales, où un "embryon de classes moyennes" s'affirme, obligeant un bon nombre à trouver une herbe plus verte ailleurs car les compagnies étrangères, notamment occidentales, restent dominantes par logique néocoloniale, en dépit d'une concurrence chinoise ou indienne croissante ces dernières années.

De même qu'il faut, selon l'économiste, renforcer les échanges intracommunautaires, qui sont de l'ordre de 12 à 15%, selon les pays membres de la zone. Et pour renforcer, il faudrait passer à l'industrialisation des pays ainsi qu'à une meilleure financiarisation du crédit. Ce qui signifierait faire du protectionnisme à l'égard des pays développés, avec une stratégie de substitution aux importations, contraire aux principes néolibéraux défendus par le FMI ou l'Organisation mondiale du commerce.

Horizon 2063

Enfin, l'ancien ministre donne un cap qu'est 2063. Pourquoi cette année-là? Elle correspondrait au 100e anniversaire de la création de l'Organisation de l'unité africaine, devenue depuis 2002 l'Union africaine et qu'en 2063, il faudrait arriver à une monnaie unique (ou commune) en Afrique. Mais pour que ce soit crédible, Nubukpo préconise qu'il y ait une dynamique de monnaies régionales (Afrique de l'Ouest, Afrique centrale, Afrique de l'Est, Afrique du Nord, Afrique Australe), afin que dans ces blocs, il y ait une trajectoire économique convergente avant de se lancer dans la monnaie continentale. Et dans le cas du Franc CFA, cela pourrait signifier un maintien, sauf qu'il faudrait renforcer le pouvoir des pays membres dans le comité de gouvernance des banques centrales, notamment pour intégrer des pays actuellement non-membres. Ou bien, créer une nouvelle devise qui se substitue au Franc CFA pour englober des pays proches géographiquement et économiquement, en dépit de leur passé colonial, avant de progressivement avancer vers une monnaie unique pour l'Afrique tout entière.

En tout cas, il est nécessaire de tirer des leçons du Franc CFA, mais aussi de l'euro, pour éviter qu'un pays se retrouve en situation hégémonique par un choc asymétrique positif - cas de l'Allemagne avec l'euro -. Ce qui est source de tensions politiques au sein d'un espace communautaire.

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A-FREE-CAN.COM 11/01/2017 00:06

Très intéressant.