Le travail salarial en mutation

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Twitter

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Dans le contexte de discussions et de manifestations au sujet du projet de loi travail, la place du travail, dans son mode salarial est remise en question par des innovations organisationnelles (Uber) qui incitent des économistes, entre autres, à développer une réflexion sur le sujet.

Hasard du calendrier ou pas, l'association Les Économiques de Turgot, organisant depuis 2010 le Printemps de l'économie, a préparé une table-ronde dimanche 10 avril sur la question de la place du travail aujourd'hui, à l'heure où le projet de loi travail suscite une certaine opposition. Celle-ci s'exprimant dans la rue depuis le 9 mars. Parmi les intervenants, il y avait des économistes (Philippe Askénazy, Pierre-Noël Giraud), une sociologue (Marie-Anne Dujarier) et un ancien syndicaliste reconnu (Bernard Thibault).

Le travail n'est pas l'emploi

Une des difficultés à saisir le terme travail est que depuis plusieurs années, des confusions se font entre travail et emploi. Pour Mme Dujarier, la notion de travail a des "limites floues" car si quelqu'un travaille, il n'est pas forcément employé (le travail associatif est à prendre en compte). Une redéfinition du travail semble donc s'imposer pour les intervenants. Pour M. Giraud, le travail renvoie à la question de l'utilité, dans le sens économique (néo-classique) du terme, c'est-à-dire, la capacité pour un travailleur de produire un bien ou un service. Du coup, ça crée une distinction entre "utiles" et "inutiles". Pour ces derniers, l'économiste tient à préciser que ça concerne surtout les personnes n'ayant aucun accès au travail ou celles et ceux qui enchaînent les petits boulots qui ne fournissent aucun progrès car il n'y a pas de gain de productivité. Néanmoins, si une économie fournissait un choix entre travail précaire et chômage (choix extrême), la première option serait meilleure car selon M. Giraud, le "travail socialise". Surtout dans les PME et non dans les firmes multinationales, qui fournissent de "l'emploi nomade".

"Le travail c'est la santé", chantait Henri Salvador. Une affirmation loin d'être partagée par M. Thibault. Au contraire, l'ancien secrétaire confédéral de la CGT affirme que dans le monde, "2,3 millions de morts sont liés au travail en 2015". En outre, au sein de l'Organisation internationale du travail (OIT), il note une dégradation du travail, avec environ la moitié de la population mondiale vivant dans des pays ne respectant pas les droits syndicaux, une course au moins-disant social accélérée par la mondialisation d'une part puis par le poids croissant des firmes multinationales d'autre part et enfin, une grande partie des travailleurs dans le monde ne dispose d'aucune logique d'assurance sociale, ni de contrat de travail, ni de versement de retraite.

Nouvelle modélisation ou disparition du travail?

L'une des innovations les plus marquantes de ces dernières années vient de la société Uber, qui propose des services de transport de personnes via des travailleurs indépendants, comme une alternative aux taxis. Cette société semble tellement symboliser une nouvelle donne économique qu'il est souvent question d'uberisation de l'économie, car elle met en relation le travail indépendant et les nouvelles technologies, que certains de ses détracteurs la voient comme une remise en cause ou un laboratoire d'un monde du travail mettant fin au salariat. Du coup, comme le souligne M. Thibault dans cette table-ronde, l'OIT est en pleine réflexion face à l'uberisation, avec une envie de "repenser le droit du travail avec une configuration de multiples profils d'entrepreneurs". Mais, ajoute-t-il, des demandes d'encadrement, de syndicalisation sont portées par les travailleurs d'Uber et d'autres entreprises de VTC ; ce qui est gratifiant pour un syndicalisme français historiquement faible, émietté et dénigré.

Selon M. Askénazy, l'uberisation est un "cheval de Troie" lancé contre le travail salarial classique, dont l'objectif est de pousser à une "privatisation de la sécurité sociale". Ce qui arrange volontiers les assureurs qui tiennent à ce que la gestion des risques sociaux ne soit plus aux mains d'une administration publique, d'après l'économiste. Toujours est-il que l'uberisation a, aux yeux de certains détracteurs, un air de précarisation. Ce qui réduit par ailleurs les cotisations sociales versées par les travailleurs à la Sécu en raison d'un plus faible revenu que pour les travailleurs salariés. Par conséquent, l'uberisation invite à une réflexion sur le financement de la protection sociale en France. Au-delà, l'uberisation illustre combien les métiers dominants aujourd'hui pourraient bien disparaître demain, en raison des progrès technologiques.

Une "loi politicienne"

Quant au projet de loi travail, dit également "loi El Khomri", du nom de la ministre du Travail Myriam El Khomri, les intervenants s'accordent à être critiques envers ce sujet. Pour Mme Dujarier, cette "loi travail" symbolise un paradoxe car le gouvernement, qui tient à faire l'éloge de la négociation, du dialogue social, organise une loi qui n'est nullement négociée avec les syndicats, avec même l'agitation d'un passage en force devant le Parlement (article 49.3 de la Constitution).

M. Askénzay souligne la "méfiance envers les corps intermédiaires" (syndicats, juges, inspecteurs du travail, médecins du travail) que porte cette loi, à travers le cas des référendums d'entreprise, que le projet entend faciliter. Pour l'économiste, cette loi symbolise une course au moins-disant social qui est une erreur selon lui, dans un contexte de spirale déflationniste comme le Japon connaît depuis les années 1990. Enfin, M. Giraud estime que la loi El Khomri est une "loi politicienne", dont l'objectif est pour le président François Hollande d'attirer des électeurs du centre vers lui dans la perspective de l'élection présidentielle de 2017. Et comme toute loi politicienne, elle est vouée à être inefficace car seul l'aspect flexibilité est développé dans le projet. Aucun mot sur l'aspect sécurité. D'où l'impression d'un retour en arrière pour nombre de manifestants.

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