Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Une ubérisation remettant en cause le salariat

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP

Photo: AFP

Le phénomène Uber, qui a fait polémique ces derniers mois en France, a accéléré les emplois non-salariés. Ce qui pose la question de l'attractivité du salariat dans le capitalisme néo-libéral depuis les années 80, et bientôt sa mise à mort. Mais une disparition voulue par les penseurs "mainstream", et non par ceux qui défendent une alternative.

Depuis les années 1980, le capitalisme est entré dans une phase de libéralisation, où le marché serait auto-régulateur, en absence (ou presque) de crises. Et ce, après avoir été durant les "Trente glorieuses" inscrit dans une phase étatiste, dans la lignée de l'enseignement de l'économiste britannique John Maynard Keynes, sauveur de la pensée libérale dans les années 1930. Une analyse que seuls les économistes hétérodoxes français de l'École de la régulation tiennent à réaliser, de nos jours. Cette vague de libéralisation se veut être capable de promouvoir des services à bas coût, comme Uber, transformant l'utilisateur de cette application en chauffeur de taxi bon marché. À tel point qu'on parle d'ubérisation.

Ubérisation = individualisation

Cette phase de libéralisation rime volontiers avec individualisation. Notamment dans le travail, où les salariés doivent se différencier les uns des autres, en fonction de leur âge, diplôme et statut dans l'entreprise, ou bien se mettre en travailleurs "indépendants". Avec la crise de 2008-2009, une des réponses apportées par le gouvernement de l'époque (Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy) fut de développer l'auto-entrepreneuriat, avec des mesures avantageuses sur le plan fiscal et administratif pour la création. Cette politique avait au moins deux objectifs:

  1. Donner le goût de l'entreprise pour certains chômeurs voulant se sentir maîtres à bord.
  2. Permettre une baisse du chômage et une augmentation des recettes fiscales via les cotisations ou les contributions foncières des entreprises.

Depuis son lancement, le succès est plutôt au rendez-vous puisque près d'un million d'auto-entrepreneurs ont vu le jour depuis. Mais ce qui est frappant, c'est de voir que dans certains secteurs, les auto-entrepreneurs (AE) sont devenus majoritaires dans les effectifs des travailleurs indépendants. Comme l'indique l'hebdomadaire en ligne Alter eco plus, extension du mensuel Alternatives économiques, la part des autoentrepreneurs dans les effectifs non salariés dépasse 50% dans plusieurs secteurs (Arts et spectacles; Design, traduction; Services personnels hors coiffure et soins de beauté; Enseignement; Commerce de détail hors magasin). En-dehors du cas des AE, les non-salariés progressent. D'après l'Institut national de la statistique et des études économiques, le travail non-salarié dans l'ensemble du travail en France est passé de 9% en 2008 à 10,3% en 2014. Cela semble pas grand-chose vu sous cet angle, d'autant plus qu'il s'agit d'environ 2,7 millions de non-salariés face à environ 23,8 millions de salariés. Mais c'est bien la première fois depuis des décennies que la part du travail salarié diminue.

Ubérisation = précarisation

Pour les détracteurs de cette ubérisation de l'économie, cette phase s'inscrit dans un cadre de précarisation qui s'en trouve auto-entretenue. Au niveau du travail non-salarié, il en ressort que la crise a pourtant fait des dégâts dans le niveau de vie des travailleurs indépendants puisqu'en 2012 ces derniers, dans la plupart des secteurs (sauf l'industrie), affichaient un niveau de revenu moyen inférieur à celui de 2007, selon Alter eco plus. Pour en rajouter une couche, le journal publie une donnée d'Eurostat selon laquelle les travailleurs indépendants sont davantage exposés à la pauvreté que les salariés, et que cet écart s'est accru depuis la crise de 2008-2009. Pourtant, selon Eurostat, les travailleurs indépendants français travaillent davantage que les non-salariés de l'ensemble de l'Union européenne, notamment les allemands et les britanniques (environ 51h hebdomadaires pour un Français, contre approximativement 49h pour un Allemand ou 46h pour un Britannique). Comme quoi, l'argument du "travailler plus pour gagner plus", cher à Sarkozy, a du plomb dans l'aile.

Mais du coup, ça contrecarre les tenants de l'idée de rallonger le temps de travail chez les salariés. Encore faut-il que pour ces derniers, une certaine sécurité s'organise. Mais là aussi, la précarisation suit son cours vu que les emplois en CDD se sont développés ces 30 dernières années, au détriment du CDI. Les jeunes actifs occupés sont particulièrement concernés par ce problème car de 1982 à 2013, selon Eurostat et l'Observatoire français des conjonctures économiques, la part des 15-24 ans en CDD est passée de 11% à 28% et sur la même période, la part des 15-24 ans salariés en CDI est en chute libre - de 77% à 46% -. Pas étonnant que les jeunes aient, pour beaucoup, l'impression d'un "no future" sous leurs yeux, renforcé par le dénigrement habituel qui leur est concocté dans les mass media.

Le salaire garanti

Avec l'ubérisation, le salariat prend une forme considérée comme obsolète par les économistes orthodoxes car il devient un garant de sécurité financière pour les salariés. Alors qu'au début de la Révolution industrielle, c'était l'inverse! Le changement s'est opéré grâce aux syndicats. C'est dans les usines que les prolétaires se sont organisés en syndicats, même s'il a fallu attendre plusieurs lois pour légaliser leur existence, ainsi que celle des grèves. Et par-delà les compromis au XXe siècle avec le patronat, la classe bourgeoise, ils ont pu renforcer les droits des salariés. Bien entendu, ces droits sont considérés par les libéraux comme des entraves à la liberté, source de chômage et que les syndicats posent selon eux des problèmes, pas des solutions. Mais cela gêne également les syndicats car historiquement, ils étaient porteurs d'un message politique tourné vers l'abolition du salariat, rouage essentiel du mode de production capitaliste; en héritage de la 1ère Internationale, qui réunit en 1864 le philosophe et économiste allemand Karl Marx et le philosophe russe Mikhaïl Bakounine. En tout cas, l'essor du travail non-salarié ces dernières années s'inscrit (un peu) dans une ligne anti-syndicale car traditionnellement, le syndicalisme y trouve peu d'adhérents par manque d'envie, manque de temps et manque de moyens.

Les tenants d'une alternative socialiste, communiste, puisent de nouvelles idées comme le revenu de base ou le salaire à vie. Cette dernière idée est notamment défendue par l'économiste et sociologue français Bernard Friot, dont la vidéo du youtubeur Usul ci-dessus résume certains de ses arguments sur ce sujet. L'objectif de Friot est de fournir une véritable indépendance des travailleurs (salariés ou non-salariés), face à des possédants que Friot considère tel des parasites ou "des salauds nécessaires". Après tout, en rappelant certaines données plus haut, les travailleurs "indépendants" ne le sont guère totalement. Pour donner un exemple, un journaliste pigiste est un travailleur indépendant. Mais pour vivre décemment, il est extrêmement dépendant de plusieurs rédactions susceptibles de lui faire des commandes d'articles, ces dites commandes étant de plus en plus irrégulières. Et pour plusieurs pigistes, les rétributions à la hauteur de leur travail sont de plus en plus retardées. En ce temps de mutation technologique dans ce secteur, le rapport salarial connaît des tensions vives.

Pour en revenir à Friot, dans la lignée du salaire à vie, il incorpore l'idée de reprise en main par les travailleurs de leur outil de travail. Ce qui est semblable à une défense de l'autogestion, qui a retrouvé de l'intérêt ces dernières années justement, après avoir été longtemps marginalisée.

Ça change du discours dominant, qui a droit de cité, notamment à l'université.

Commenter cet article