Est-ce que les gilets jaunes pourront encore tenir?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: JoSeseSeko

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Alors que la mobilisation tout au long du weekend dernier, marquant les trois mois du début du mouvement, a décliné par rapport à la semaine précédente, la question de l'antisémitisme présumé des gilets jaunes a été centrale suite aux insultes à l'encontre d'Alain Finkielkraut par certains gilets jaunes. C'est dire si la lutte se fait à l'usure et qu'en vérité, tout se jouera au moment des conclusions du grand débat national.

Si le weekend du 16 février a pris des allures printanières, alors qu'on est sensé être encore en plein hiver, ça ne semble pas avoir motivé les esprits sympathiques au sujet des gilets jaunes à aller battre le pavé. En effet, si on s'appuie sur le compteur des gilets jaunes, il y aurait eu 104.070 personnes qui auraient manifesté sur les événements qu'ils ont recensé sur l'ensemble de la France pour cet acte 14. Une baisse sensible par rapport à la semaine précédente, où ça comptait 118.222 manifestants. Ce qui, pour les trois mois du mouvement, sonne comme une mauvaise nouvelle. Après, la particularité de cet acte 14 a été qu'il s'est déroulé le samedi 16 et le dimanche 17 février. Autant le 16 février, notamment à Paris, la tension était palpable, avec un florilège de violences policières à relater; autant le lendemain, c'était bien plus calme, bien que les forces de l'ordre social quadrillaient avec vigilance, mais sans venir à utiliser leurs armes habituelles.

Finkielkraut insulté

Mais ce qui a fait le tour de l'actu au sujet des gilets jaunes, et je ne peux pas me permettre de ne pas l'évoquer longuement, c'est le torrent d'insultes que reçut Alain Finkielkraut, samedi 16 février. Le pseudo-philosophe mais académicien a été pris à partie par un groupe de gilets jaunes, sur le boulevard Montparnasse, le traitant de "sale sioniste de merde", de "raciste", de "fasciste", d'"homophobe", voire même d'"antisémite" et ces gilets jaunes-là l'ont appelé à rentrer "à Tel-Aviv", selon les vidéos diffusées sur Twitter (cf lien n°1). La réaction politique a été prompte à réagir. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, n'hésitant pas à parler d'antisémitisme car il aurait entendu "sale juif" adressé à l'égard de Finkielkraut, illustrant ainsi la présence de la "bête immonde tapie dans l'anonymat d'une foule". D'autres réactions ont été dans l'indignité totale. Celle du journaliste Frédéric Haziza par exemple. S'en prenant à David Dufresne, dont le travail de recensement des violences policières est absolument remarquable, Haziza l'accuse de ne pas dénoncer les actes antisémites parce que ce ne serait pas "politiquement correct". La réponse de Dufresne face à cette bassesse montre la hauteur d'esprit et la rigueur du journaliste face à un confrère vindicatif.

Stoppons-nous un instant. Dans les vidéos diffusées, on n'entend pas clairement l'expression antisémite "sale juif" à l'égard de Finkielkraut. D'ailleurs, l'intéressé affirme n'avoir pas entendu pareille insulte dans une interview accordée au journal Le Parisien, insistant sur le fait qu'il a été insulté par rapport à ses positions pro-israéliennes, qualifiées de "sionistes", et non sur sa judéité. Mais est-ce qu'il y a eu quand même des insultes antisémites à son encontre? Oui. Quand des gilets jaunes lui disent "rentre à Tel-Aviv", "rentre en Israël", c'est de la même teneur que si on disait à un immigré de Côte d'Ivoire "rentre à Yamoussoukro". En plus, utiliser l'adjectif "sale" envers Finkielkraut, français de culture juive, n'est pas anodin. Donc, on a tort de ne pas considérer le caractère antisémite des insultes envers Finkielkraut.

Instrumentaliser l'antisémitisme

En tout cas, cette histoire tombe à point nommé. En effet, elle illustre la montée des actes et paroles antisémites qui ont été recensés en 2018 selon le ministère de l'Intérieur, et ça tombe quelques jours après la découverte de croix gammées sur des boîtes aux lettres où était dessiné le visage de Simone Veil (cf lien n°2). Déjà, au moment de l'acte 13, à la suite d'une découverte d'une inscription antisémite envers un restaurant Bagelstein dans le quartier du Marais, le gouvernement, à travers Griveaux, en profita pour accuser, indirectement et sournoisement, les gilets jaunes d'avoir tagué ce restaurant. Or, selon Libération (cf lien n°3), non seulement le parcours pris par les gilets jaunes ne passait pas à proximité du quartier du Marais, mais surtout, le responsable a indiqué que c'est le samedi matin qu'ils ont découvert cette inscription absente la veille au soir. Avec Finkielkraut, c'est une opportunité de dire que celles et ceux qui se disent antisionistes, considérant que le sionisme est une idéologie politique "colonialiste" à combattre, seraient en réalité des antisémites cachés. Cette instrumentalisation de l'antisémitisme par les autorités, se disant combattre l'antisémitisme, est d'autant plus facile à mener que l'extrême-droite, dont l'antisémitisme reste chevillé au corps - la bête immonde qu'évoquait Griveaux dans son tweet -, a repris à son compte la rhétorique antisioniste qu'utilisait plutôt l'extrême-gauche, pour masquer son antisémitisme, créant de la confusion dans les esprits. Preuve de cette efficacité, cette même extrême-droite est au soutien de Finkielkraut, qui tient à le dire. Ce qui permet de signaler à la gauche fraternaliste, qui soi-disant lutte contre l'antisémitisme et le racisme, qu'elle suit l'extrême-droite dans le soutien d'un négrophobe notoire, négationniste sur l'esclavage négrier et l'impérialisme qui a pris la suite, estimant, à travers son parcours personnel, familial - fils de déportés d'Auschwitz -, que "ce pays mérite notre haine: ce qu'il a fait à mes parents était beaucoup plus violent que ce qu'il a fait aux Africains. Qu'a-t-il fait aux Africains? Il ne lui a fait que du bien" (cf lien n°4).

Puis alors, si les antisionistes seraient tous antisémites, par amalgame, confusionnisme, est-ce que les juifs antisionistes seraient de facto antisémites? Les membres de l'Union juive française pour la paix (UJFP) apprécieront le message. Et ce, d'autant plus que l'UJFP, qui revendique des idées socialistes, communistes, appelle à un rassemblement contre l'antisémitisme le 19 février à Paris, dénonçant du reste les tentatives gouvernementales de redorer les blasons du maréchal Pétain, chef de la France de Vichy, collabo avec l'Allemagne nazie, puis de Charles Maurras et Louis-Ferdinand Céline, antisémites notoires (cf lien n°5). Mais vu que des députés de la majorité, ce lundi 18 février, veulent faire une proposition de loi stipulant que l'antisionisme soit un délit comme l'est l'antisémitisme, c'est dire si la régression est en marche dans la start-up nation, vu qu'il ne faut plus tellement appeler notre pays la France (cf lien n°6).

Tenir la distance

Cette affaire montre combien le mouvement des gilets jaunes est un fourre-tout depuis le début. Il y a à boire et à manger pour tous les bords politiques, même si dans l'ensemble, ça reste volontiers citoyenniste, avec notamment la mise en avant du référendum d'initiative citoyenne, comme ce fut le cas de Nuit Debout au printemps 2016, contre la loi travail dite El Khomri. Les différences étant que Nuit Debout s'appuyait surtout sur des bobos parisiens, ayant des hauts diplômes; tandis que les gilets jaunes sont en bonne partie des provinciaux de la classe moyenne craignant d'être prolétarisés. En conséquence, l'extrême-droite, comme l'extrême-gauche, tente d'y gagner de l'influence au sein d'un mouvement qui se dit apolitique alors qu'il est, en réalité, apartisan. Donc, la présence d'antisémites, de négrophobes, d'islamophobes, d'asiophobes, n'est pas nulle et forcément, ces personnes-là y vont de leurs faits et gestes, avec l'exemple de quenelles, geste considéré comme antisémite popularisé par Dieudonné, à Montmartre le 15 décembre.

Maintenant, est-ce que les gilets jaunes arriveront à s'en débarrasser? Car ce qui s'est passé samedi est un coup très dur, qui va jauger la capacité des gilets jaunes à lutter en leur sein, puis à pouvoir tenir la distance. Après tout, depuis trois mois, en plein hiver quand même, des gilets jaunes luttent. Et le pouvoir joue la montre pour avoir la peau du mouvement à l'usure. Et quelque part, le juge de paix sera le 15 mars prochain, jour de la fin du grand débat national, lancé par Emmanuel Macron, le 15 janvier dernier. Si les conclusions de ce débat s'avèreraient satisfaisantes au sein de la population, sur les questions économiques, sociales, démocratiques, etc. alors les gilets jaunes y verront un arrêt de leur lutte. Mais dans le cas contraire, ça pousserait d'autres acteurs économiques et sociaux à sortir du bois et faire jonction avec les gilets jaunes. Ce qui promettrait - j'emploie bien le conditionnel - un printemps 2019 explosif pour un pouvoir quand même affaibli ces trois derniers mois.

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