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Aimé Césaire, le pourfendeur du fraternalisme

Publié le par JoSeseSeko

Aimé Césaire, le pourfendeur du fraternalisme

Soixante ans après, la publication de la Lettre à Maurice Thorez par Aimé Césaire garde une actualité profonde sur la question des rapports que la gauche française a avec les minorités extra-européennes, et que ces dernières ne sont pas prêtes de revoter pour cette partie de l'échiquier car elles ne sont pas écoutées.

"L'heure de nous-mêmes a sonné". Cette formule est signée du poète et homme politique Aimé Césaire dans sa Lettre à Maurice Thorez, le secrétaire général du Parti communiste français (PCF), le 24 octobre 1956. Dans un contexte de décolonisation parfois violent (guerre d'Algérie depuis la "Toussaint rouge" de 1954, avec vote communiste des pleins pouvoirs au gouvernement de Guy Mollet) puis de tension au sein du mouvement communiste avec les propos détaillés de Nikita Khrouchtchev sur les méthodes de Joseph Staline d'une part; l'insurrection populaire en Hongrie portant Imre Nagy au pouvoir, obligeant Moscou à réagir à l'encontre de Budapest d'autre part. L'homme de lettres, devenu homme politique depuis la Libération, était jusqu'alors un membre du PCF mais devant le maintien d'une ligne stalinienne par Maurice Thorez et d'autres apparatchiks du parti, il préféra claquer la porte.

Absence de remise en cause

Dans cette lettre, Aimé Césaire fait part d'une déception partagée avec ses camarades de couleur sur l'attitude du PCF à l'égard de l'URSS, l'absence de remise en cause de la ligne stalinienne et bureaucratique adoptée par le parti, alors qu'en Italie, où le Parti communiste italien est la principale force de gauche dans la péninsule, tout comme le PCF dans l'hexagone, un changement de ligne politique tend à s'opérer, afin de s'émanciper de la tutelle du Parti communiste de l'Union Soviétique. De même que Césaire cite "la vraie nature des rapports entre le pouvoir de l’Etat et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires, rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un véritable capitalisme d’Etat exploitant la classe ouvrière de manière pas très différente de la manière dont on en use avec la classe ouvrière dans les pays capitalistes".

Certes, il n'est pas le premier intellectuel de gauche à parler de capitalisme d'État à l'égard de l'URSS. Boris Souvarine ou Cyril Lionel Robert (C.L.R) James exprimaient ce point de vue avant la seconde guerre mondiale. Mais ça prend un sens particulier en 1956, vu le point du PCF en France et de l'influence du communisme stalinien dans un monde en pleine guerre froide. Néanmoins, cette critique ne signifie pas une rupture avec le marxisme. Césaire précise sa position sur ce point:

  • "Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Que ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement."

Invention du terme fraternalisme

Mais là où la Lettre à Maurice Thorez est passée à la postérité, c'est que le poète et député de la Martinique a introduit un néologisme qui s'appelle le fraternalisme. Qu'est-ce que le fraternalisme? Voici la définition qu'en donne Césaire.

  • "il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès."

Cette définition fait suite à tout un paragraphe sur le dédain des communistes français (et occidentaux) à l'égard de leurs camarades antillais ou africains.

  • "C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti) [...] Staline est bel et bien celui qui a ré introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention. Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre."

Ce racisme larvé à gauche que décrivit Césaire en 1956 est encore vivace de nos jours. Il s'est exprimé fin 2014, au moment de l'exposition Exhibit B où des personnes de gauche (politiciens, journalistes, intellectuels, etc.) ne comprirent pas l'opposition de Français afro-descendants, dont une bonne partie des seconds partage les mêmes principes idéologiques que les premiers, face à une reconstitution des zoos humains des expositions coloniales du début du XXe siècle, sans montrer les colons blancs tenant le haut du pavé. Plus récemment, la polémique autour du burkini, du camp d'été décolonial, et de la place de l'islam dans la République française a (encore) montré combien les Français blancs de gauche croient que le modèle occidental est le seul possible, dans tous les domaines, rejoignant leurs compatriotes blancs de droite. Et les Français non-blancs passent pour des terroristes ou dealers, selon les circonstances, qui menaceraient la France d'une guerre civile alors que ce sont les politiciens - initiateurs d'un apartheid made in France -, y compris à gauche, qui poussent à cette exacerbation des tensions, par différents canaux (politique économique, politique extérieure, etc.). Face à un tel mouvement, les Français ayant des racines extra-européennes sont de moins en moins incités à vouloir voter et que c'est dans les banlieues, les quartiers populaires où le prolétariat non-blanc s'est accru, qu'on trouve les plus forts taux d'abstention, prouvant une fois de plus que le "cens caché", cher au sociologue Daniel Gaxie, n'a guère perdu de sa crédibilité. Toujours est-il que la gauche française - mais elle n'est pas la seule -, est dans le flou et qu'elle ne semble pas en mesure de vouloir en sortir, en dépit des références intellectuelles utilisables. Le mouvement Nuit debout l'a illustré au printemps dernier, à ses dépens, car l'objectif de convergence des luttes n'a pas été globalement atteint et un entre-soi, perceptible dès les premiers jours, n'a pas été totalement annihilé ensuite.

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Jimmy 27/10/2016 15:29

Bonjour
très intéressante
merci