Retisser les liens entre peuple, gauche et construction européenne, voilà l'équation pour la France Insoumise

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Flickr/Jeanne Menjoulet

Photo: Flickr/Jeanne Menjoulet

À cent jours des élections européennes, la France insoumise passe un test important pour voir si sa percée hégémonique à gauche opérée en 2017 s'accentue et si elle se montre en mesure de mobiliser des électeurs qui boudent cette élection ou qui votent pour le Rassemblement national. Ce qui implique une clarté stratégique et idéologique loin d'être assurée à l'heure actuelle.

Est-ce que la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017, qui a été porteuse d'espoirs pour plusieurs millions d'électeurs, a-t-elle été basée sur le populisme, le souverainisme; ou bien sur le rassemblement de la gauche sur une radicalité plus affirmée, plus offensive? À cette question, Roger Martelli, historien et directeur de publication de la revue Regards, répond que c'est l'ancrage à gauche de Mélenchon, appuyé par le programme de la France insoumise (FI), l'Avenir en commun, qui a davantage joué que l'idée d'une stratégie souverainiste, populiste. Et ce, contrairement à ce qu'affirmaient au sein de la FI François Cocq ou Djordje Kuzmanovic, avant de se retrouver désavoués et quittant depuis le mouvement pour divergences idéologiques, notamment Kuzmanovic, Calimero fraternalisme se plaignant de l'entrisme d'une extrême-gauche "indigéniste". Martelli avance, citant plusieurs enquêtes et sondages réalisés par divers instituts, que le score du candidat de la FI en 2017 est très fort dans les aires géographiques (communes, départements, régions) où le vote pour le Parti communiste (PC) avait encore de l'importance et où le Parti socialiste (PS) y composait ses principaux bastions (cf lien n°1). C'est-à-dire, des endroits où la culture républicaine et révolutionnaire y sont fortement implantés (banlieue parisienne, notamment la Seine-Saint-Denis; Sud-Ouest).

Tradition et modernité

Autres arguments lancés par Martelli sur l'idée que la campagne de 2017 s'ancrait profondément à gauche, c'est que le discours de Mélenchon, notamment après le meeting en plein air du 18 mars 2017, s'inscrivait dans un héritage jacobin, ce dont Mélenchon ne s'en est jamais caché, dans une continuité des idées socialistes et communistes, sous l'angle de la lutte contre le capitalisme pour l'amélioration des conditions matérielles d'existence des exploités, puis l'apport de l'écologie politique sur les dégâts que cause le capitalisme à l'échelle planétaire. Et tout cela donne une orientation écosocialiste, mêlant la tradition du mouvement ouvrier depuis le 19e siècle à la modernité des thèses écologistes, présentes surtout depuis les années 1970.

Ce qui a fait d'ailleurs que Mélenchon arrivait à convaincre à peu près le quart des ouvriers et des employés, qui représentent un peu plus de 50% de la population, sensibles - un tant soit peu - à la lutte des classes; une part non négligeable de fonctionnaires, estimant que la puissance publique joue un rôle moteur dans l'économie; puis les plus jeunes électeurs, a priori sensibles aux questions écologiques, environnementales.

Ensuite, l'actualité montre que vouloir jouer sur le "dépassement du clivage gauche-droite" finit par rendre service à la droite. En Italie, le Mouvement 5 étoiles, qui se revendique comme force politique dépassant ce clivage, s'est retrouvé battu dans l'élection régionale des Abruzzes par la Ligue (du Nord), parti politique de droite (ou d'extrême-droite, c'est selon) avec qui il forme la coalition actuellement au pouvoir de l'autre côté des Alpes.

Rassembler à tout prix?

Si donc, l'idée que sous-tend le texte de Martelli est que la FI a tout intérêt à rassembler la gauche en son sein, pour asseoir son hégémonie politique, est-ce que c'est par des méthodes anciennes et avec qui? Là-dessus, le fait que des anciens socialistes tels Marie-Noëlle Lienemann ou Emmanuel Maurel, plus des personnes issues du monde associatif comme Marion Aubry, tête de liste FI pour les européennes, donnent l'idée que c'est la stratégie du rassemblement de l'ancienne aile gauche du PS - et Mélenchon, ancien socialiste, le sait très bien - qui est opérée.

Mais est-ce une stratégie offensive? Non. Car elle semble se faire au prix de la stratégie idéologique, symbolisée par la dialectique "plan A/plan B" portée durant la présidentielle. À savoir, une négociation sur les traités européens actuels, voire une sortie concertée "pour tous les pays qui le souhaitent" (plan A); ou bien une sortie unilatérale "pour proposer d'autres coopérations" (plan B). Et dans les deux cas, ce serait soumis à un référendum (cf lien n°2). Ce qui signifierait, dans le deuxième cas, un retour au franc. Mais ces derniers mois, le plan B a été mis au placard, comme si ça ne comptait plus et que seul le plan A, qui serait, au fond, l'idée de faire une "Europe sociale", véhiculée depuis 40 ans, y compris par des fabricants de l'Union européenne libérale comme Jacques Delors était la seule qui vaille. Or, c'est comme faire des rénovations mais "c'est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture".

Enfin, si ça obtient le ralliement d'ancien socialistes, la FI n'a pas cherché à s'entendre avec le PC, désormais mené par Fabien Roussel, qui compte afficher son autonomie par rapport au PS et à la FI. C'est dire si la mésentente est mutuelle entre ces deux forces politiques, autrefois alliées au sein du Front de gauche, qui a explosé à cause du quinquennat de François Hollande entre l'attitude plus ou moins louvoyante du PC envers le PS pour des élections locales, notamment les municipales de 2014, et la critique de Mélenchon envers le pouvoir à l'époque et l'attitude de son allié communiste Pierre Laurent, prédécesseur de Roussel à la tête du parti. Donc, un certain rassemblement s'opère avec une dose de sectarisme tout de même.

Emballer la construction européenne?

Pour la FI, convaincre ainsi les électeurs de voter pour elle aux européennes, tout en ayant à se tirer avec des forces proches comme le PC, n'est pas de tout repos. Sans compter le fait que ces élections sont celles où il y a le plus d'abstentionnistes. Et à raison vu que, comme le souligne la blogueuse et essayiste Coralie Delaume, le Parlement européen n'a que très peu de pouvoir, comparativement à d'autres institutions telles la Commission européenne, la Cour européenne de justice et la Banque centrale européenne, qui échappent à tout contrôle démocratique. Et le tweet de Aubry évoquant justement Delors renforce ce sentiment d'une UE qui se construit sans les citoyen(ne)s qui y habitent. Surtout auprès des prolétaires (ouvriers+employés), qui sont les plus critiques à l'égard de la construction européenne, et notamment de l'euro, qui est un choc asymétrique (globalement) positif pour l'Allemagne, et dont le couple avec l'austérité empêche toute alternative politique et économique, comme l'a démontré (hélas) la Grèce en 2015.

Reste à savoir comment emballer la construction européenne auprès d'électeurs français qui ont en mémoire que le non au référendum qu'ils avaient prononcé en 2005 s'est transformé en oui par le parlement en 2008 pour le traité de Lisbonne, sa copie conforme? Une des solutions semble passer par la sortie de l'UE (et donc de l'euro). Ce serait une onde de choc pour la France, avec des dévaluations, des fuites de capitaux à prévoir, mais ce serait également un choc mortel pour la zone euro car un des pays fondateurs de l'UE partirait. Et c'est en cela que certains souverainistes de gauche font le pari (audacieux). C'est qu'un Frexit causerait un tel fracas que tout l'édifice européen actuel s'écroulerait comme un château de cartes. Puis si la France en profite pour se tourner vers la Francophonie tout en abandonnant son impérialisme, illustré par le Franc CFA par exemple dans l'Afrique francophone, ce que la gauche a encore du mal à comprendre et à donc combattre, alors l'idée d'une refonte de l'Union européenne pourrait faire sens, compatible avec l'internationalisme que les forces socialistes, communistes ou anarchistes revendiquent depuis le 19e siècle.

Mais ça, c'est loin d'être gagné dans les têtes!

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