Quand l'évasion de Carlos Ghosn est glorifiée

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Capture d'écran

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La conférence de presse de l'ancien président de Renault et de Nissan, plus d'une semaine après son évasion du Japon, était fort attendue. Carlos Ghosn s'est montré pugnace parmi un parterre de journaliste triés sur le volet, s'estimant victime d'un complot allant de la direction de Nissan au gouvernement japonais.

"Je n'ai pas échappé à la justice. J'ai fui l'injustice" clame Carlos Ghosn dès le début de sa conférence de presse en anglais, en français, ou en arabe. Ce mercredi 8 janvier, à Beyrouth (Liban), est le jour où l'ancien président de Renault et de Nissan a décidé de donner sa version des faits qui lui sont reprochés par la justice japonaise, en l'occurrence des accusations de fraude fiscale via une sous-estimation de ses revenus en tant que PDG de Nissan, ainsi que des histoires sur le Liban et sur la France. Revenant sur son emprisonnement au Japon, à partir du 19 novembre 2018, puis son assignation à résidence jusqu'à son évasion, le 30 décembre 2019, Ghosn a dénoncé une justice nippone inique, émettant seulement une présomption de culpabilité et des droits pour le suspect fortement réduits (cf lien n°1). Cela étant dit, Ghosn subissait un traitement égal à ce que connaissent des suspects, des condamnés dans le système judicaire japonais, qui ne fait pas dans une distinction de classe sociale sur ce point.

Complot politique?

S'appuyant sur plusieurs documents issus de rapports lancés par le procureur de Tokyo puis par des avis de juristes japonais, l'ancien PDG de Renault-Nissan affirme avoir été victime d'un "complot", venant au départ de la direction de Nissan, notamment son successeur à la tête de la firme nippone, Hiroto Saikawa, plus un membre du conseil d'administration de Nissan, auquel se greffe le parquet de Tokyo, voire même le gouvernement japonais, pour s'en prendre à sa personne. Mais Ghosn se garde de donner des noms de ministres japonais pour ne pas provoquer de problèmes diplomatiques entre le Liban, dont Ghosn en est un citoyen - de même qu'il a les citoyennetés brésilienne et française -, et le Japon. Mais selon Ghosn, ce qui a causé cette histoire est la baisse des recettes de Nissan à partir de 2017, doublée de l'histoire du doublement des droits de vote dans le conseil d'administration de Renault pour l'État français en 2015, avec un certain Emmanuel Macron comme ministre de l'Économie. Et ce, car l'État est actionnaire de l'ex-Régie dans le cadre de la loi Florange sans que Nissan, également actionnaire de Renault - tout comme Renault est actionnaire de Nissan -, n'ait eu droit à ce doublement des droits de vote. De quoi irriter les cadres de Nissan, craignant que l'irréversibilité de l'alliance Renault-Nissan conduise à une fusion des deux entreprises et qu'en même temps, Ghosn était en pourparlers pour une alliance entre Renault-Nissan et Fiat-Chrysler.

En conséquence, devant un auditoire trié sur le volet, car plusieurs journalistes, notamment des japonais, ont été refoulés (cf lien n°2), Ghosn fait observer que l'alliance Renault-Nissan est en difficulté financière - chute capitalisation boursière - et que Fiat-Chrysler a opéré une fusion avec le groupe PSA (Peugeot-Citroën). S'il n'exclut pas d'aller en France si la justice française veut l'entendre, Carlos Ghosn compte quand même rester au Liban, où il pourrait rendre service au niveau politique "si on [le lui] demande", sachant qu'il y a une notice rouge d'Interpol à son encontre. Si les milieux politiques et économiques libanais seraient ravis, le reste de la population, manifestant depuis près de trois mois contre une classe politique corrompue jusqu'à la moelle, ne voit pas forcément d'un bon œil l'arrivée d'un évadé judiciaire dans la sphère politique libanaise (cf lien n°3).

Glorification

La moquerie des manifestants libanais à l'égard de la présence de Ghosn à Beyrouth résonne quelque part comme un écho ironique au storytelling en place depuis son évasion. En effet, ces derniers jours, il était monnaie courante de voir dans des mass media français un positionnement très favorable à l'ex-PDG de la firme au losange qui a redressé Nissan et remis aussi Renault dans un certain sens avec la stratégie du tout-électrique par exemple, en dépit de la crise financière de 2008-2009 et que certains pointent du doigt une réduction des effectifs non composée par de nouvelles recrues, rappelant le surnom de Ghosn qu'est cost killer - tueur de coûts -. En tout cas, bien des supporters d'une politique pro-business en France se réjouissent qu'un des leurs s'évade de la justice, avec un petit supplément asiophobe qui passe oklm, comme l'attestent certains tweets:

Et l'un des récents soutiens de Ghosn a surpris bien son monde puisqu'il s'agit de Jean-Luc Mélenchon. En effet, le meneur de la France insoumise a défendu Ghosn au nom des droits de l'homme, indépendamment de sa classe sociale, reprenant ainsi l'argument des conditions de détention décrites par l'homme d'affaires brésilo-franco-libanais. Peut-être parce que Mélenchon lui-même a une relation tendue avec la justice française ces derniers mois, se mettant donc en empathie avec Ghosn. Toujours est-il que c'est assez croustillant de voir une telle prise de position.

Si jamais Ghosn a des doutes sur le soutien du pouvoir français, il pourrait être rassuré du fait que le gouvernement ne compte pas faire d'extradition en cas de retour dans l'hexagone (cf lien n°4). Il est logique de protéger les premiers de cordée!

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