En raison d'un déficit record, le fournisseur historique de l'électricité en France se retrouve dans une situation délicate, illustrant une nouvelle fois combien la dépendance au nucléaire et la libéralisation du marché de l'électricité sont problématiques. Et une nationalisation temporaire ne pourra pas servir de solution de facilité.
Privatisation des profits, socialisation des pertes. Cette rengaine en économie sied parfaitement à ce que vit EDF actuellement, décrivant ainsi l'attitude des capitalistes quand la conjoncture leur est favorable de se remplir les poches un maximum, mais quand la situation tourne au vinaigre, l'appel au secours de l'État est lancé pour qu'il règle la note à leur place. Et pour cause, l'entreprise productrice principale et historique de l'électricité en France a publié son rapport annuel sur l'année 2022 ce 17 février 2023. Et c'est un déficit de 17,9 milliards d'euros enregistré par EDF en 2022 - du jamais vu dans une entreprise cotée au CAC 40 depuis 20 ans -, alors qu'en 2021, il y eut un bénéfice de 5,1 milliards d'euros (cf liens n°1, n°2). Pas étonnant alors que le gouvernement tente de renationaliser à 100% l'entreprise depuis l'année dernière; d'autant plus que l'endettement d'EDF atteint un record de 64,5 milliards d'euros.
Libéralisation, un non-sens
Comment en est-on arrivé là? Contrairement à d'autres entreprises du secteur de l'énergie, comme Total par exemple (pétrole), EDF a bien été plombée par la guerre russo-ukrainienne. Et ce, du fait que la spirale inflationniste, déjà présente depuis l'après-Coronavirus et accélérée par le conflit, poussa les pouvoirs publics à exiger que l'entreprise applique un bouclier tarifaire, afin de ne pas couler les entreprises travaillant d'autres secteurs d'activité, puis les ménages, également très exposés à l'inflation. Et en parallèle, EDF fut contrainte de racheter sur le marché l'électricité qu'elle produit à un prix exorbitant pour que les fournisseurs alternatifs gardent une certaine rentabilité. C'est dire si on marche sur la tête, comme le souligne l'économiste hétérodoxe David Cayla (cf lien n°3).
La libéralisation du marché de l'électricité conduit de manière structurelle à ce genre de situation car d'une part les investissements dans la production sont par définition lourds et les entreprises privées s'en montrent incapables. D'autre part, le prix de marché pour l'électricité s'aligne sur celui du gaz car les centrales au gaz produisant de l'électricité sont les moins rentables. Et avec l'explosion du prix du gaz, en raison de l'embargo sur le gaz russe décidé par les membres de l'Union européenne, le prix de l'électricité flambe, notamment aux heures de pointe en plein hiver. Ce qui fait regretter le temps où il y avait un monopole naturel de la production et de la fourniture d'électricité dans chaque pays. Dans le cas français, il s'agit d'EDF et cela aurait été beaucoup moins onéreux pour tout le monde et les effets de la guerre russo-ukrainienne auraient été de facto plus limités.
Production au plus bas depuis 1992
Mais l'autre grand facteur explicatif de ce manque de jus pour EDF est une chute de la production d'électricité en 2022. Selon le rapport annuel de RTE, publié le 16 février, la production d'électricité en France a été de 445,2 TWh - Tétra Watts par heure - l'an dernier (cf lien n°4). Ce qui est le plus bas niveau de production enregistré depuis 1992! Deux raisons à ce résultat: la production hydraulique - hydroélectricité -, affiche son plus bas niveau depuis 1976. Une année marquée par une grande sécheresse, soit dit en passant, tout comme l'an dernier, comptant en outre une température annuelle moyenne record, comme l'avait rapporté Météo France en janvier dernier.
Mais surtout, c'est la production à base de nucléaire qui est en chute. Selon RTE, l'électricité produite par le nucléaire a représenté 279 TWh en France en 2022, soit un recul de 30% par rapport à la moyenne des 20 dernières années et seulement 63% de la production électrique dans l'Hexagone, contre environ 70% en 2019 par exemple. Pour expliquer cela, il faut se souvenir que près de la moitié des 56 réacteurs nucléaires ont été mis à l'arrêt durant l'été pour cause de maintenance et de craintes de corrosion. Sans oublier le fait que le manque d'eau (froide) ne permet pas de refroidir les réacteurs. Par ailleurs, plus d'une dizaine de réacteurs est encore à l'arrêt en ce moment et sans le réchauffement climatique, la coupure d'électricité était à craindre.
Dépendance au nucléaire
Mais cela montre à quel point on est dépendant du nucléaire en France. Et comme le nucléaire est à base d'uranium et qu'on n'a pas de mine d'uranium en France, on est obligé d'importer de l'uranium en provenance notamment du Kazakhstan ou du Niger par exemple. Ce qui n'est pas la porte à côté, d'une part; et d'autre part, contrairement à ce que les nucléolatres racontent, dépendre ainsi d'une ressource importée (pollution indirecte) contribue au déficit commercial et renforce la dépendance énergétique de la France. Sans oublier les investissements lourds, non terminés et par conséquent en surcoût - coucou l'EPR de Flamanville -. Et l'idée d'une réforme de l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire ne rassure pas les experts du secteur, soulignant le risque d'une paralyse de la sûreté nucléaire, notamment dans le domaine de la recherche (cf lien n°5).
En lisant jusque-là, certain(e)s d'entre vous penseront que je suis un anti-nucléaire profond et primaire. Je répondrai la chose suivante: je défends l'idée d'une réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité en France, mais pas son extinction. Pour être plus précis, j'estime qu'avoir 50% de sa production d'électricité via le nucléaire, c'est déjà bien suffisant. Maintenant, reste à éviter les centrales à charbon ou au gaz. La nature ayant horreur du vide, la question de la répartition en faveur des énergies renouvelables (biomasse, éoliennes, photovoltaïques, etc.) est soumise à interrogation, sachant que la recherche peut progresser sur ce domaine, comme pour celle sur le nucléaire (fusion nucléaire).
C'est un choix politique à faire et à assumer sur le long terme! Tout comme celui de remodeler l'électricité à travers un monopole naturel, pour plus de stabilité économique.
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