Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Lincoln le clivant devenu Lincoln le consensuel

Publié le par JoSeseSeko

Lincoln le clivant devenu Lincoln le consensuel

150 ans après son assassinat, Abraham Lincoln est devenu un personnage populaire aux États-Unis que la classe politique outre-Atlantique s'y réfère abondamment. L'équivalent le plus proche en France pourrait bien être Jean Jaurès, mort il y a plus de 100 ans désormais.

John Wilkes Booth, comédien connu pour ses sympathies confédérées, entra dans l’histoire en faisant d’Abraham Lincoln, le premier président États-unien assassiné, dans la nuit du 14 avril 1865, au théâtre Ford à Washington, il y a donc 150 ans. Cette tragédie marque les débuts difficiles de la « Reconstruction », à peine une semaine après la capitulation signée par le général Robert Lee devant le général Ulysses Grant à Appomattox (Virginie), mettant officiellement fin à la guerre de Sécession.

Un président détesté…

On n’imagine pas, ici en France, les haines que ce nom pouvait nourrir tant dans les États du Sud que dans ceux du Nord des États-Unis, durant sa présidence. En particulier auprès des ouvriers, pour souvent des immigrés de fraîche date. Ces derniers ne supportaient pas d’être envoyés dans les champs de batailles (Bull Run, Shiloh, Antietam, Gettysburg, etc.) pour une cause qui les rendait indifférents, à savoir, l’abolition de l’esclavage, et qu’ils ne pouvaient pas échapper à la conscription. D'où des manifestations violentes, comme les Draft riots (émeutes de la conscription) en juillet 1863, peu après la boucherie de Gettysburg. Officiellement, la guerre de Sécession fut causée par la question de l'esclavage et de son abolition. Mais officieusement, il s’agit d’une rixe de nantis, ceux de l’Union contre ceux de la Confédération, accouplée d’une pensée de politique économique diamétralement opposée. Lincoln était fermement protectionniste, tandis que ses adversaires démocrates défendaient le libre-échange.

Puis Lincoln, au début de la guerre, souffrit d’une incompétence personnelle, doublée d’une incapacité chez la plupart des généraux nordistes dans les affaires militaires ; alors qu’en face, le président confédéré Jefferson Davis, héros de la guerre américano-mexicaine, savait s’y faire dans la question militaire, aidé en plus par des généraux de valeur (Lee, John « Stonewall » Jackson, James Longstreet, Pierre Gustave Toutan-Beauregard, etc.). Mais plus le conflit avança, plus il prit confiance dans ses directives aux différentes armées, tout en prenant soin de nommer assez rapidement un généralissime, à savoir, Grant, et que des généraux nordistes se révèlent durant les combats, tels Winfield Scott Hancock ou William Sherman. Chez Dixieland, l’ingérence de Davis fut problématique pour les généraux et (trop) tardivement, il nomma Lee comme généralissime de la Confédération.

Enfin, Il faut dire que ce Républicain fut élu en 1860 grâce aux divisions au sein du Parti démocrate en n'ayant eu qu'une majorité relative, et que sa réélection en 1864, face au candidat démocrate George McClellan, ancien général unioniste de l'armée du Potomac, n’est due que par les victoires du général Sherman en Géorgie, avec notamment la prise d’Atlanta, la capitale de cet État sécessionniste.

… puis populaire

Mais avec le temps, l’œuvre politique de Lincoln (abolition de l’esclavage avec le XIIIème amendement de la Constitution de 1787) a pris le dessus sur sa responsabilité dans ce qui reste la guerre la plus meurtrière pour les États-uniens, avec 620.000 morts et 412.200 blessés, dans les deux camps. Maintenant, Lincoln fait figure d’homme de consensus dans la classe politique outre-Atlantique, comme l’indique le New York Times, dans un article publié le 14 avril. Cette référence est telle que Mark K. Updegrove, directeur du musée et de la bibliothèque présidentielle Lyndon B. Johnson, déclare auprès du quotidien New-yorkais : « Il n'y a aucun président j'ai interviewé - Ford, Carter, Bush père, Clinton, Bush fils - qui n'a pas dit que c'était Lincoln à qui ils ont pensé en premier comme une inspiration pendant la plupart des jours d'essai de leur présidence. » Enfin, dans un sondage du New York Times et de CBS News paru en 2012, Lincoln est considéré comme le personnage préféré des États-uniens, pour 55% des sondés, devant George Washington, héros de la guerre d’Indépendance et premier président des États-Unis, avec seulement 31% des personnes interrogées qui le placent devant.

Jaurès, un équivalent hexagonal

S’il y a un personnage dans l’histoire qui a une trajectoire quasi-semblable à celle de Lincoln, c’est bien Jean Jaurès. Jaurès fut assassiné par Raoul Villain le 31 juillet 1914, il défendait une ligne socialiste, aux côtés de Jules Guesde, et souhaitait apporter une logique d’émancipation pour de nombreux hommes, femmes et enfants, laissés pour compte par la classe bourgeoise. De même que, comme Lincoln aux États-Unis, Jaurès fait consensus au sein de la classe politique française. Ces deux grands orateurs étaient charismatiques, avaient de fortes convictions et ce furent celles-ci qui les exposèrent face à la démence meurtrière d'opposants (Booth pour Lincoln, Villain pour Jaurès).

Néanmoins, des nuances importantes existent entre ces deux hommes politiques. D’abord, Lincoln fut assassiné suite à une guerre désastreuse sur le plan humain et économique (dégâts estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars de 2014), dont il porta la responsabilité, tandis que Jaurès fut abattu avant 14-18, ce carnage qu’il voulait éviter au maximum. Ensuite, Lincoln est un Républicain radical, certes abolitionniste, mais il agissait tout de même dans l’intérêt des industriels, qui se sont faits une fortune, notamment dans l’armement et le textile, bien que l’Association internationale des travailleurs (1ère Internationale) l’ait félicité pour sa réélection en 1864, comme l’indique cette lettre de Karl Marx du 30 décembre 1864. Par opposition, le tribun socialiste défendait une collectivisation partielle de l’économie, l’amélioration des droits des prolétaires, la séparation de l’Église et de l’État, ou prenait des positions anticolonialistes, notamment depuis l’expansion au Maroc.

Commenter cet article