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La mort de Tshisekedi ampute l'opposition

Publié le par JoSeseSeko

Photo: AFP/GWENN DUBOURTHOUMIEU

Photo: AFP/GWENN DUBOURTHOUMIEU

À l'âge de 84 ans, Étienne Tshisekedi a rendu son dernier souffle à Bruxelles, mercredi 1er février. Un décès qui fragilise l'opposition face à un Joseph Kabila ainsi débarrassé de son plus dangereux adversaire sur la scène politique.

Il n'aura jamais pu être président de la République démocratique du Congo (RDC, ex-Zaïre) mais il fut l'opposant le plus résolu dans la vie politique congolaise. Étienne Tshisekedi est mort, ce 1er février, à l'âge de 84 ans d'une embolie pulmonaire à Bruxelles, en Belgique, loin de la province du Kasaï, qui l'a vu naitre en décembre 1932. Et cruelle ironie de l'histoire, Tshisekedi meurt tel un exilé, à l'instar de Moïse Tshombé et Joseph-Désiré Mobutu, ces hontes du passé du Congo-Zaïre après l'indépendance "fictive" du 30 juin 1960.

Du mobutisme zélé...

D'ailleurs, au moment de cette indépendance, Tshisekedi, alors âgé de 27 ans, fit son entrée dans la classe politique congolaise, comme d'autres qui y sont encore présents de nos jours, signe que le renouvellement de la vie politique a du mal à se faire dans le pays le plus peuplé de la francophonie. Il joua un rôle plutôt obscur dans la fin de vie de Patrice Lumumba car il fit partie des commissaires généraux créés par Mobutu après que ce dernier eut renversé le gouvernement élu de Lumumba, avec un zèle particulier pour pourchasser le leader indépendantiste et ses partisans. Par la suite, il finit ses études de droit et Mobutu, s'étant approprié le pouvoir en faisant un coup d'État contre le président Joseph Kasa-Vubu en novembre 1965, nomma Tshisekedi ministre de l'Intérieur. Le jeune ministre se comportait en fidèle mobutiste, saluant la pendaison en place publique de quatre opposants politiques, dont l'ancien Premier ministre Evariste Kimba, lors de la Pentecôte 1966, sur l'actuel emplacement du stade des Martyrs. Ce lieu rendant hommage aux "martyrs de la Pentecôte" 1966.

Mais son plus haut faits d'armes en matière de mobutisme zélé demeure l'établissement de la Constitution de 1967, mêlée à la création du Mouvement populaire de la révolution (MPR), devenu parti unique dans les années 1970. Ce parti s'est bâti sur un manifeste, appelé le Manifeste de la N'sele, qui flattait le nationalisme congolais d'alors et laissait entendre un horizon démocratique dans le pays. Mais surtout, il permit de séduire l'élite du Congo-Kinshasa, bientôt appelé Zaïre et Tshisekedi, corédacteur avec Mobutu et d'autres de ce manifeste, put rester proche du pouvoir.

... à l'opposition permanente

Mais la rupture entre les deux hommes intervint en 1980. Se rendant compte de la tournure dictatoriale de Mobutu et revendiquant l'esprit du MPR, Tshisekedi écrivit une lettre à Mobutu, appelée la Lettre des 13 parlementaires. Par conséquent, Mobutu décida de mettre au silence ou de corrompre son ancien fidèle mais rien à faire. En dépit de l'emprisonnement et des violences subies, Tshisekedi poursuivit sa voie vers l'opposition, créant en 1982 l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Comme plusieurs de ses camarades de ce nouveau parti moururent en prison, Tshisekedi devint le leader charismatique de l'UDPS face au MPR de Mobutu, dont le pouvoir vacille dans les années 1990, obligeant le dictateur à cohabiter à trois reprises avec son rival politique, même si la dernière fois où Tshisekedi était chef du gouvernement, ça ne pouvait pas durer car c'était en avril 1997, quelques semaines avant la chute du régime de Mobutu par la rébellion menée par Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier, ayant été dans sa jeunesse un partisan lumumbiste, garda de la rancœur envers le sphinx de Limete, comme les militants de l'UDPS et une partie de la jeunesse de Kinshasa le surnommaient, et le poussa à retourner dans son Kasaï natal.

Mais comme Kabila père fut rapidement assassiné, le 16 janvier 2001, c'est le fils adoptif, Joseph Kabila, qui demeure le dernier grand rival pour Tshisekedi. Après avoir appelé au boycott lors des élections présidentielles et législatives de 2006, il se lança en 2011, avec son parti, en dépit d'un âge avancé (78 ans). Mais il échoua, en raison de la mascarade organisée par Kabila fils pour se maintenir au pouvoir, malgré des irrégularités reconnues au niveau international et la popularité de l'opposant à la casquette de Gavroche à Kinshasa et dans l'ouest de la RDC. Il restait encore motivé pour accéder au pouvoir, même si son état de santé se dégradait, l'obligeant à aller se soigner fréquemment à Bruxelles. Néanmoins, il a tenu à tenter une dernière fois, en 2016, avec un retour remarqué à Kinshasa en juillet 2016, pensant que l'heure serait venue. Mais cet effort a été vain car Kabila a su trouver un accord avec une partie de l'opposition, le 31 décembre 2016, pour rester au pouvoir jusqu'en décembre 2017, alors qu'il viole la Constitution depuis le 20 décembre 2016.

Un héritage en morceaux

Avec ce décès, l'opposition perd son représentant le plus illustre dans la classe politique congo-zaïroise. Du coup, qui pourrait être l'incarnation de l'opposition à Kabila dans les semaines à venir? Peut-être Moïse Katumbi, qui a été un ancien allié de Kabila avant de s'opposer à lui sur la question du maintien au pouvoir du président, quitte à violer la Constitution. Ce qui est une attitude similaire à celle de Tshisekedi envers Mobutu dans les années 1980. Encore faut-il qu'il n'ait plus d'épée de Damoclès au niveau judiciaire.

Mais là où l'héritage du sphinx de Limete va être le plus discuté, c'est au sein de l'UDPS. Durant la convalescence du fondateur en Belgique, plusieurs cadres du parti manifestaient une certaine hostilité envers la famille Tshisekedi, qui garde la direction. Notamment le fils Félix Tshisekedi et Marthe Tshisekedi. Avec ce décès, cela pourrait prendre le virage d'une guerre de succession pour le contrôle du parti, et pour plusieurs militants et cadres, éviter que le parti ne soit qu'une holding familiale. Puis la ligne politique à tenir lors des futures élections. Faut-il y aller ou pas? Prendre part à un gouvernement d'union nationale ou rester en-dehors de ce cadre? Ces questions, et d'autres, risquent d'être fort débattues prochainement.

En tout cas, celui qui se frotte les mains, c'est Kabila. Il a joué la montre avec son mutisme en 2016, réussissant ainsi à ne plus avoir en face de lui un adversaire politique qui était en mesure de l'inquiéter. C'est à se demander s'il ne pense pas comme le roi Henri III en 1588 à la mort d'Henri de Guise: "Il est plus grand mort que vivant!"

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