Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le décodex ou comment Le Monde veut flinguer la concurrence

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Capture d'écran

Photo: Capture d'écran

En lançant son nouvel outil de vérification de sites internet, le journal Le Monde, sous l'intention de lutter contre les "fake news" ou des sites conspirationnistes, fait la police de la pensée et crée des scènes de jalousie entre journaux concurrents.

"L'enfer est pavé de bonnes intentions". Le journal Le Monde peut aisément servir d'illustration à ce proverbe. Depuis quelques semaines, le quotidien a lancé sur son site, le 1er février, un outil de vérification appelé "Décodex" mené par l'équipe des "Décodeurs" du journal. Le but de cet outil est de fournir un annuaire de sites dont l'information produite serait fiable, et de voir si un site qu'on consulte régulièrement ferait partie de la liste des liens les plus fiables ou pas (cf lien n°1). Au moins 400 sites sont répertoriés par les décodeurs. Mais depuis son arrivée, le décodex suscite la polémique.

Mise à l'index

Dans un premier temps, le Décodex répertorie tout et n'importe quoi. Ça peut aller du site internet d'un journal à une page Facebook. Le champ d'observation est large et tend à vouloir s'élargir, dans un style proche du Big Brother imaginé par George Orwell dans son grand œuvre 1984. Mais le second temps est le plus grave. C'est qu'avec le Décodex, Le Monde fait un classement selon trois catégories et peut considérer tel site peut être mis à l'index, tel site est vu comme correct. Du coup, plusieurs blogs se retrouvent menacés. Par exemple, le blog Les crises de l'économiste français Olivier Berruyer est classé rouge par Le Monde, signifiant pour le quotidien qu'il publierait des informations douteuses. L'intéressé rétorque que le quotidien français agit comme l'Église catholique du temps où elle était toute puissante et estime que cette mise à l'index est liée à ses articles qui offraient une contradiction avec ceux du Monde lors de la guerre en Ukraine, début 2014 (cf lien n°2). Face à cette tentative de censure, le blogueur, qui a parmi ses références intellectuelles l'États-unien Noam Chomsky, pourrait avoir un effet d'arrivée de nouveaux lecteurs et c'est une bonne nouvelle pour la question du pluralisme des idées. C'est, dans une moindre mesure, ce qui se passe pour un autre économiste français, Jacques Sapir. Spécialiste de la Russie et des monnaies, l'économiste a vu son blog RussEurope classé orange par Le Monde, en raison des ses articles sur la Russie et ses interventions dans la chaîne RT (ex-Russia Today), très controversée par rapport à ses liens avec le pouvoir exécutif russe. En tout cas, l'économiste hétérodoxe au positionnement politique évolutif selon certains, ces dernières années, salue cette mise en avant gratuite de son site par Le Monde avec une ironie bien mordante (cf lien n°3).

Susciter de la jalousie

Un autre effet suscité par l'existence du Décodex est la jalousie entre certains journalistes, qui s'expriment sur les réseaux sociaux par rapport au référencement de leur journal ou d'un journal "ami" par leurs confrères du Monde et par rapport à d'autres journaux classés. Par exemple, Eugénie Bastié, figure de proue des réacs blancs craignant le "Grand remplacement", journaliste au Figaro et à la revue Limite, où figurent également des rédacteurs du site Le Comptoir, dont ce blog recommande la lecture, a déploré sur un tweet que la revue Valeurs Actuelles, très proche au niveau éditorial du Figaro, soit classée orange, alors que le Bondy Blog, journal en ligne composé majoritairement de non-blancs, soit classé vert.

Ce à quoi la réplique de Nassira El Moaddem, rédactrice en chef du Bondy Blog, ne s'est pas fait attendre:

En tout cas, la pleurnicherie d'une journaliste bien-pensante et profondément installée dans le paysage médiatique français est bien pathétique, quand on y songe.

Réduire la concurrence

L'effet le plus pervers qui peut être observé par cet annuaire, c'est de vouloir réduire la concurrence, encore plus si elle émet des critiques acerbes envers soi. C'est un peu ce que disent les économistes Berruyer et Sapir par rapport à leurs cas cités plus haut, mais c'est aussi le cas du journal Fakir. Comme Valeurs Actuelles, le journal fondé par François Ruffin est classé orange par Le Monde, mais pour des raisons différentes. Autant, pour Valeurs Actuelles, c'est lié à des unes qui ont condamné le journal pour incitation à la haine raciale; autant pour Fakir, c'est sa ligne éditoriale de gauche qui pose problème.

Il faut dire que le journal et son directeur ont été, en partie, à l'initiative du mouvement Nuit Debout, posé place de la République et ailleurs en France comme dans le monde, au printemps 2016, inquiétant le pouvoir exécutif français. Et ce classement a poussé Ruffin à répliquer, notamment sur le site Arrêt sur images, le 10 février, où le directeur des Décodeurs, Samuel Laurent, était invité. En voici un extrait:

En tout cas, la présence de journaux militants irrite des journaux généralistes comme Le Monde, qui sont en crise continue depuis plus de 10 ans, comme l'ensemble de la presse française et internationale, et dont Internet joue à la fois le rôle du bourreau et de l'ange gardien. Sans compter la schizophrénie d'un lectorat fort critique - avec raison - envers les mass media, dont Le Monde en est une figure de proue éminente, mais qui le lit en se freinant à regarder des journaux alternatifs (Politis, L'Humanité, Alternatives économiques, Bastamag, Le Monde Diplomatique, Bondy Blog, Fakir, Le Zéphyr, Ballast, Le Comptoir, etc.).

Peut-être que la polémique autour du Décodex va finalement évertuer les lecteurs à lire d'autres contenus que ceux du Monde, du Figaro, de Libération, de l'Obs, du Parisien, de l'Express, de Marianne, etc. C'est ce qu'il faut souhaiter, en ces temps de tension dans les esprits.

Commenter cet article