Un putsch déjoué qui va être sanctionné en Turquie

Publié le par JoSeseSeko

Photo: Burhan Ozbilici / AP

Photo: Burhan Ozbilici / AP

Dans la nuit du 15 au 16 juillet, des militaires ont pris d'assaut la capitale turque, formatant un coup d'État, face aux "dérives autoritaires" du président Erdogan. Le Parlement turc est appelé à se réunir pour une session extraordinaire, qui pourrait statuer sur l'armée.

Une nuit qui va compter dans l'histoire de la Turquie. Vers 22h, le Premier ministre turc, Binali Yildirim, dénonce un coup d'État mené par des militaires, s'exprimant par une fermeture partielle des ponts du Bosphore, à Istanbul, ou l'occupation des services de renseignement et de la télévision publique à Ankara. Les autorités indiquent que cette tentative a fait 90 morts et plus de 1150 blessés. Des dizaines d'interpellations ont été réalisées, selon le gouvernement turc.

"Une minorité au sein de l'armée"

Les putschistes, aux yeux du président turc, Recep Tayyip Erdogan, sont "une minorité au sein de l'armée". Une minorité qui s'est montrée bien active, la nuit dernière, en se déployant sur des lieux stratégiques (télévision publique, Parlement, etc.). Cela permet de dire le rôle politique de cette institution en Turquie, qui se considère comme garant de la Constitution de 1982, notamment en ce qui concerne la démocratie et la laïcité. D'ailleurs, le communiqué des putschistes indique que ce coup de force est fait car le pouvoir aurait pris une dérive autoritaire, particulièrement sur la question de la laïcité, en place depuis la fondation de la République, par Mustafa Kemal Atatürk, un ancien militaire de l'empire Ottoman, en 1923.

Ce n'est pas la première fois que l'armée turque intervient pour s'emparer du pouvoir. Une junte militaire était en place, au début des années 1980, établissant d'ailleurs l'actuelle Constitution turque. Mais cette fois, les putschistes sont tombés sur des centaines de milliers de manifestants, essentiellement des partisans du président turc et de son parti, le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), ainsi que sur d'autres militaires, légalistes, mettant à revers cette tentative de prise du pouvoir. Des sanctions sont à prévoir envers les putschistes et leurs soutiens, de la part de M. Erdogan et du Parlement, largement dominé par l'AKP depuis 2002.

Quelle dérive autoritaire?

Comme écrit tantôt, les militaires ayant tenté ce coup d'État accusaient le pouvoir de dérive autoritaire. Une accusation qui n'est pas sans fondement. Depuis son accession au pouvoir - Premier ministre de 2003 à 2014, président de la République depuis 2014 -, Recep Tayyip Erdogan n'a pas caché son ambition de changer la Constitution de 1982, afin d'installer un régime présidentiel, à l'instar des États-Unis ou de la France - qui inspira Kemal sur la question de la laïcité -. Mais surtout, M. Erdogan est connu pour être un nostalgique de la période ottomane, manquant rarement une occasion pour glorifier l'empire Ottoman comme lors de commémorations de la prise d'Istanbul (ancienne Constantinople) en 1453. En fait, ce putsch avorté est l'occasion rêvée pour M. Erdogan de modifier la Constitution sans trop se forcer, avec l'émotion et la peur qu'on suscité ce danger d'insurrection militaire.

Puis son parti, l'AKP, est un parti conservateur, décrit comme assez critique envers la laïcité et voulant renforcer le poids de l'islam dans les affaires publiques. Ce dont il s'en défend. Néanmoins, comme tout parti conservateur, il épouse la pensée économique libérale car elle défend les possédants, au détriment des défavorisés et que les inégalités sont un mal nécessaire. De même que la presse turque est considérée comme en régression dans sa liberté éditoriale, selon certaines ONG, dont Reporters sans frontières. Enfin, ce qui peut justifier l'accusation lancée par les putschistes, l'année 2015 a vu deux élections législatives. La première (juin), a vu l'AKP ne pas être majoritaire à l'Assemblée, une première depuis 2002, en raison de la percée du Parti démocratique des peuples (Halkların Demokratik Partisi, HDP), un parti de gauche radicale qui rassemble une majorité de la minorité kurde vivant en Turquie. La seconde (novembre), a vu une reprise en main de l'AKP, après une campagne électorale houleuse, où plusieurs élus du HDP furent menacés et que des attaques terroristes ont ciblé ce parti ou que ce parti pro-kurde soutiendrait des rebelles kurdes en lutte face aux forces gouvernementales. Ce qui fait menacer l'abandon de l'immunité parlementaire pour seulement les députés de ce parti (ou plutôt coalition).

Le boulet syrien

Mais si la tension est extrême en Turquie, c'est que la guerre en Syrie lui est problématique depuis cinq ans. Voisin de Damas, Ankara a accueilli près de deux millions de réfugiés syriens. La Turquie est le pays qui compte le plus de Syriens dans le monde. Une pression démographique qui pousse le gouvernement turc à négocier avec les pays de l'Union européenne, aboutissant à un accord en mars 2016, très critiqué dans plusieurs pays européens. Cette guerre civile a réveillé les kurdes vivant en Syrie, luttant contre l'État islamique (ou Daech) près de la frontière turque, soutenus par les rebelles kurdes turcs du Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan, PKK). Le PKK étant considéré par Ankara, et d'autres, comme un mouvement terroriste.

Face à ce réveil kurde, le pouvoir turc considéra ceci comme son plus grand danger. Ce qui fait dire à de nombreux observateurs internationaux qu'il y aurait une complaisance d'Ankara à l'égard de Daech, pour ne pas dire un double-jeu. Mais avec l'attentat commis à l'aéroport Atatürk d'Istanbul le 28 juin dernier, revendiqué par l'organisation terroriste, cette ligne tend à être caduque. Il faut quand même dire que pas moins de sept attaques ou attentats ont été recensés depuis novembre 2015.

Un allié précieux pour l'oncle Sam

Enfin, ce putsch a échoué car le reste de l'armée et le gouvernement ont une ligne occidentale. La Turquie est un allié précieux des États-Unis depuis la guerre froide et fait partie de l'OTAN depuis 1952. D'ailleurs, le président états-unien Barack Obama appela à soutenir son homologue turc au moment de la tentative de coup d'État, signe de l'alignement atlantiste de la Turquie.

En parallèle, la Turquie a des relations compliquées avec la Russie. Par exemple, sur la fin de l'année 2015, un avion russe fut abattu par un missile turc car Ankara estimait qu'il y a eu viol de l'espace aérien turc par Moscou. Pourtant, quelques mois plus tard, M. Erdogan tenta de réchauffer ses relations avec Vladimir Poutine, notamment d'un point de vue économique, avec une recherche de développement des échanges commerciaux entre les deux pays.

Toujours est-il que le maintien d'Erdogan au pouvoir n'est pas forcément pour déplaire Washington, bien au contraire.

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