Cyril Ramaphosa élu président de l'ANC: une voie royale?

Publié le par JoSeseSeko

Photo: The Presidency of the Republic of South Africa

Photo: The Presidency of the Republic of South Africa

À l'issue d'un scrutin serré au sein des instances dirigeantes du parti, Cyril Ramaphosa a finalement été élu président de l'African national congress, ce lundi 18 décembre. Sa mission, d'ici aux élections législatives de 2019 est de réunifier un parti divisé et de le relancer auprès d'une population de plus en plus critique envers le parti.

Finalement, tout vient à à point à qui sait attendre! Cyril Ramaphosa donne quelque part raison à Jean de La Fontaine. L'actuel vice-président de l'Afrique du Sud est élu président de l'African national congress (ANC, centre-gauche, gauche), face à Nkosazana Dlamini-Zuma, ancienne ministre des Affaires étrangères et ancienne épouse de Jacob Zuma, actuel président de l'Afrique du Sud depuis 2009. Selon les résultats des votes des délégués du parti, la victoire de Ramaphosa est assez courte (2440 votes contre 2261), mais suffisante pour être le leader du parti devant mener l'ANC à la victoire pour les élections législatives de 2019 (cf liens n°1 et 2)

L'obscur revenant

Cette victoire est symbolique du retour de Ramaphosa sur la sphère politique. Du temps de l'apartheid, cet avocat de formation a dirigé le Syndicat national des mineurs (NUM), provoquant les grèves les plus importantes de l'histoire du pays en 1987 et a été l'un des grands négociateurs, auprès de Nelson Mandela, pour parvenir à l'organisation des premières élections multiraciales en 1994. Élu député, puis président de l'Assemblée constituante, Ramaphosa semblait être taillé pour devenir le successeur de Mandela en 1999, mais il ne brigua pas le poste de président de l'ANC, laissant la place au vice-président de l'époque, Thabo Mbeki, devenu par la suite président de l'Afrique du Sud (1999-2008).

L'ancien syndicaliste s'est tourné vers le monde des affaires, gérant plusieurs entreprises et montrant un certain pragmatisme qui en font une figure afro-capitaliste, avec une fortune estimée à plusieurs dizaines, voire centaines de millions d'euros. Ce qui passe mal auprès de plusieurs sud-africains. Pis, les syndiqués du NUM et d'autres centrales syndicales sud-africaines gardent en souvenir son rôle dans la répression policière de la grève de Marikana, en août 2012 (34 morts), car il était membre du conseil d'administration de la compagnie minière Lonmin, qui employait les mineurs grévistes et que la veille de l'intervention meurtrière de la police, il aurait envoyé un mail à la police écrivant que la grève était "un acte criminel qui devait être traité comme tel". Ses excuses faites en mai dernier montrent combien Ramaphosa soigne sa stature mais pas sûr que ses anciens camarades syndicalistes lui pardonneront.

Un parti divisé

Le faible écart entre Ramaphosa et Dlamini-Zuma montre combien l'ANC n'a plus l'image d'un parti uni autour d'un leader qui saurait le rassembler vers la victoire. La division entre l'aile droite et l'aile gauche du parti est assez nette. Mais cette division interne est basée sur les problèmes de corruption, de détournement d'argent public, que connaît le parti depuis son arrivée au pouvoir, en 1994. Le symbole de cette corruption ou de détournement d'argent public est le président Zuma lui-même. Sous le feu des scandales à répétition depuis plusieurs années (rénovation de propriétés privées par de l'argent public, liens avec des familles d'affairistes, etc.), le locataire de l'Union Buildings suscite beaucoup de colère au sein de la population sud-africaine. Néanmoins, la discipline de parti veille à l'ANC, permettant à Zuma de s'en tirer. Mais en août dernier, si la motion de défiance envers Zuma a été rejetée, certains députés ANC, profitant du vote à bulletin secret - ce qui était une première -, en profitèrent pour voter la motion de défiance. Et le vote pour la présidence de l'ANC confirme cette division.

Une division également liée à des raisons économiques. La croissance sud-africaine tourne au ralenti et le chômage n'est pas résorbé (plus de 25% de la population active). Surtout pour les plus jeunes, surnommés born frees car nés après la chute du régime d'apartheid (1991), où c'est plus de 50% de la population ACTIVE des 15-24 ans qui est au chômage. De quoi aussi renforcer des inégalités qui n'ont pas disparu avec l'apartheid, à travers l'accès à l'eau ou à l'électricité dans les townships majoritairement peuplés de noirs, tandis que la minorité blanche, pour une partie, a maintenu un certain niveau de vie et a su profiter des perspectives post-apartheid. Pour une autre partie de cette minorité, vivant à la ferme, la crainte d'une réforme agraire s'est avérée fausse puisque moins de 1% des terres censées être redistribuées si l'ANC arrivait au pouvoir l'ont effectivement été. Par contre, la population noire des campagnes, se sentant lésée, tend à s'en prendre physiquement aux fermiers blancs, dont certains avaient gardé une sympathie pour le régime d'apartheid. La violence s'exprime également dans les villes, ce qui fait que des villes comme Johannesburg sont classées parmi les plus dangereuses au monde.

Une majorité affaiblie en 2019?

Dans la perspective des élections législatives de 2019, l'opposition entend encore réduire la majorité que possède l'ANC car si elle est confortable (249 députés sur 400 depuis 2014), elle n'en reste pas moins la plus faible de l'histoire du parti depuis 1994. Mais quel parti d'opposition saura tirer les marrons du feu? Il y a l'Alliance démocratique (DA, droite), qui gagne de plus en plus de voix, notamment lors des élections municipales en 2016, où certaines grandes villes comme Port Elizabeth, Pretoria ou Johannesburg sont désormais dirigées par des maires issus de DA, grâce à des coalitions anti-ANC. Mais malgré l'africanisation de sa direction, ce parti reste encore vu comme plein de nostalgiques de l'apartheid et la victoire de Ramaphosa, au profil (social-)libéral donne moins d'arguments au niveau économique. Il y a aussi les Combattants pour la liberté économique (EFF, extrême-gauche), qui entend faire mieux qu'en 2014, où il avait réussi à faire élire 24 députés alors qu'il était fondé moins d'un an auparavant. Son leader, Julius Malema, ancien président de la Ligue des jeunes de l'ANC, entend profiter de la victoire de Ramaphosa pour convaincre certains membres de l'aile gauche de l'ANC et le Parti communiste sud-africain de se tourner vers EFF. Problème, c'est que Malema est un personnage qui suscite la polémique en étant lié à des histoires judiciaires (corruption, incitation à la haine raciale), poussant ses partisans à déboulonner tout vestige rappelant plus ou moins l'apartheid. Enfin, une donnée qu'il faudra regarder de près, c'est l'abstention. Si en 2009, le taux d'abstention était de 22,3%, ça passa à 26,6% en 2014. Et vu, tout de même, l'état d'exaspération de la population sud-africaine, il est fort probable que le taux d'abstention dépasse le seuil de 30%. Ce qui devrait inquiéter un tant soit peu une classe politique qui semble se déconnecter jour après jour avec les citoyens sud-africains.

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