Une gauche qui a peur de la subversion non-blanche

Publié le par JoSeseSeko

Photo: UN Geneva

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La nomination de la journaliste et activiste Rokhaya Diallo au Conseil national du numérique suscite des remous au sein du gouvernement, qui en appelle à son éviction. Ce qui est salué à droite et à gauche, montrant combien le racisme n’est pas une logique individuelle mais structurelle, institutionnelle, et que la gauche ne souhaite pas analyser comme telle, se contredisant dans ses principes collectifs.

Il ne fait pas bon de se revendiquer "décolonial" en France. Rokhaya Diallo l’expérimente, à son corps défendant ! Lundi 11 décembre, le Conseil national du numérique avait décidé que la journaliste et activiste en fasse partie, tout comme le rappeur Axiom. Ce qui conduisit l’opposition à réclamer le départ de ces deux personnes. Notamment la députée Valérie Boyer (Les Républicains), qui a envoyé une lettre, mercredi 13 décembre, au Premier ministre Édouard Philippe, profitant de l’occasion pour reprocher au gouvernement d’avoir laissé la polémique grandir contre Alain Finkielkraut et ses propos tenus sur les ondes de la radio RCJ sur l’absence des "non-souchiens" lors de l’hommage populaire au chanteur Johnny Hallyday, et de désigner Rokhaya Diallo qui a défendu le festival afro-féministe Nyansapo en juillet dernier, "interdit aux blancs" selon la terminologie utilisée par la députée et nombre de mass media. Toujours est-il que le gouvernement, par la voix du secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi, a demandé à Marie Ekeland, présidente du Conseil national du numérique, de revoir la composition de l’organe car le CNNum "a besoin de sérénité pour travailler" et que "les conditions ne sont pas pleinement réunies" en raison de la polémique actuelle.

Déni de lutte

À la limite, que la droite et ses relais médiatiques mettent l’accent sur une personne qui leur semble subversive, et l’attaquent sous un angle individuel et volontiers paternaliste, c’est logique. Mais à gauche, il y a un certain silence, quand il ne se transforme pas en une adhésion à une analyse individualiste, jugeant Rokhaya Diallo et d’autres comme les promoteurs d’un nouveau racisme, appelé racialisme dans leur vocabulaire. D’ailleurs, ces personnes de gauche restent figées dans l’idée d’un racisme qui serait seulement issu d’actes individuels et il leur est impensable de penser l’idée d’un racisme institutionnel en France. Celles et ceux qui auraient le malheur de les contredire seront aussitôt accusé(e)s de faire dans l’indigénisme - essentialisant le Parti des indigènes de la République d'Houria Bouteldja, personnage suscitant la controverse depuis plusieurs années -, dans l’islamo-gauchisme et d’attaquer ainsi la laïcité. Au point que quand, pour la première fois, l’État a été condamné pour contrôle au faciès, cette gauche laïciste ose dire que c’est la preuve que le racisme structurel "n’existe pas" envers les non-blanc(he)s. Ces dernier(e)s apprécieront.

Ce qui prouve combien ces esprits-là vivent dans le déni. Pis, ils sont en contradiction totale avec leurs principes liés aux luttes collectives contre le capitalisme. Souvenons-nous que les réunions non-mixtes des féministes étaient vues comme une division des travailleurs par rapport à la lutte des classes par ce genre de personnes. À croire qu’elles ont mal lu Karl Marx car le philosophe et économiste allemand écrivait, avec son compère Friedrich Engels, dans La Sainte Famille, que "le degré d’émancipation féminine est la mesure naturelle du degré d’émancipation générale". De même qu’il mettait en évidence un lien entre l’esclavage négrier développé par l’Occident et le développement du capitalisme. En fait, contrairement à ce que disent les laïcistes ayant une grille de lecture orthodoxe des luttes et mettant en priorité la lutte des classes, cette dernière ne se divise pas par rapport à d'autres luttes (féminisme, lutte contre le racisme institutionnel, orientation sexuelle), mais elle doit, au contraire, s'articuler avec elles pour être plus productive dans son objectif qu'est le renversement du capitalisme pour améliorer les conditions matérielles d'existence de tous.

L’impensé fraternaliste

Du coup, pourquoi la gauche n’arrive pas à faire son aggiornamento à propos de l’articulation des luttes, alors qu’elles sont évidentes à travers l’activité économique (extraction de minerais en Afrique par des enfants servant à la fabrication de smartphones vendus en Occident ou déplacement de victimes du réchauffement climatique lié à la recherche absolue de la croissance) ? C’est parce qu’elle a un impensé issu de la colonisation qu’est le fraternalisme. Késaco ? C’est un néologisme inventé par Aimé Césaire en 1956, dans sa Lettre à Maurice Thorez, pour indiquer l’attitude condescendante de la direction blanche du Parti communiste français à l’égard des camarades non-blancs. Il définit ce terme comme suit :

  • "Il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès."

En fait, le fraternalisme est la version de gauche du paternalisme de la droite car selon Césaire, paternalistes et fraternalistes ont en commun un chauvinisme très enraciné ; une croyance en la supériorité "omnilatérale" de l’Occident dont la voie de développement est la seule possible et désirable ; un dédain pour le "relativisme culturel" ; le tout couvert sous la notion d’universalisme qui masque un communautarisme blanc et bourgeois dominateur. Et c’est ce qui s’exprime à travers la polémique autour de Rokhaya Diallo, ou auparavant au sujet du stage de la part de SUD éducation 93, où de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, en passant par le Parti socialiste ou la France Insoumise, toute personne ou initiative qui mettrait, a priori, en cause l’État serait une monstruosité sans nom.

Mais avouer ceci, à gauche, serait un crime de lèse-majesté. Par conséquent, le dénigrement envers ce genre de pensée hétérodoxe devient systématique. Et si on regarde sur le terrain des luttes, force est de constater que la convergence des luttes n’est pas pour tout de suite. Autant des luttes menées par des blanc(he)s sont suivies de bon cœur par des non-blanc(he)s comme lors des manifestations contre la Loi travail en 2016 et le mouvement Nuit debout, mais que la réciproque n’est pas évidente, comme en atteste la manifestation du 18 novembre dernier, par rapport à la situation en Libye. C’est dire si le travail d’articulation des luttes promet d’être long, semé d’embûches, mais il peut être productif à terme. Dans le cas contraire, la gauche ne devra pas s’étonner que les électeurs et électrices potentiellement sensibles à ses idées, notamment dans les quartiers populaires, boudent les urnes, comme cela s’est vu lors de la présidentielle et des législatives en cette année 2017 qui se termine.

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