Que Winnie Mandela soit désormais en paix!

Publié le par JoSeseSeko

Photo: City of Joburg

Photo: City of Joburg

Figure emblématique de la lutte contre l'apartheid, elle fut la seconde épouse de Nelson Mandela durant près de 40 ans, dont 27 sans la présence de son mari emprisonné par le pouvoir blanc. Un décès qui marque encore plus le crépuscule d'une époque où l'ANC marquait une lutte pour l'émancipation.

Ce lundi 2 avril est un jour de deuil pour l'Afrique du Sud. Winnie Mandela, ex-épouse de Nelson Mandela, surnommée "la mère de la nation", a passé l'arme à gauche, à l'âge de 81 ans. "C’est avec une grande tristesse que nous informons le public que Mme Winnie Madikizela Mandela est décédée à l’hôpital Milkpark de Johannesburg lundi 2 avril", a annoncé son porte-parole Victor Dlamini. Elle avait été hospitalisée en janvier dernier pour une infection rénale.

Figure emblématique

Dans ce genre de circonstances, l'heure semble être donnée pour faire un bilan. Et pour celui de Winnie Mandela, c'est celui d'une figure emblématique de la lutte contre l'apartheid. Née en 1936 dans l'actuelle province du Cap-Oriental, elle avait donc 12 ans quand le régime d'apartheid était officiellement mis en place par le gouvernement afrikaner de Daniel Malan - un descendant de huguenots français persécutés par le régime de Louis XIV, devenant ainsi un persécuteur négrophobe -. Après avoir commencé à travailler dans l'administration dans sa région natale, elle migra vers Johannesburg et obtint un diplôme de travailleur social. En 1957, elle épousa Nelson Mandela, de 18 ans son aîné, qui s'était installé comme avocat depuis quelques années à Jo'burg et était un des cadres montants du Congrès national africain (African national congress, ANC), avec Walter Sisulu et Oliver Tambo, sachant que ces trois militants avaient auparavant fondé la Ligue des jeunes de l'ANC en 1944.

Un mariage de 39 ans mais dont le couple n'a pas tellement profité car la répression du régime d'apartheid, symbolisée par le massacre de Sharpeville en 1960, poussa Madiba à prendre le chemin de la lutte armée, avec la fondation de Umkhonto we Sizwe, la branche armée de l'ANC. Son arrestation en 1962 puis sa condamnation à la prison de Robben island, au large du Cap, l'année suivante, isolèrent Winnie de son mari mais firent d'elle une figure de l'ANC et symbole de la lutte anti-apartheid. Surnommée "la mère de la nation", elle s'investit pleinement dans la lutte, avec en retour un harcèlement accru des autorités sud-africaines, la faisant condamner à plusieurs reprises en prison, lui faisant subir la torture. Face à cela, son discours se radicalisa, avec une volonté de ne rien concéder à la minorité blanche au pouvoir, en dépit de la politique plus conciliante de Nelson, une fois sorti de prison, le 11 février 1990. Et six ans plus tard, le divorce fut prononcé, actant une divergence sentimentale car Winnie fut accusée de tromper son mari à plusieurs reprises, mais surtout politique, au moment des premières années du mandat de Mandela à la présidence, élu en 1994 et qu'en parallèle, Winnie Mandela fut membre du gouvernement et présidente de la Ligue des femmes de l'ANC (1993-1997).

Controverses

Plusieurs articles reviennent sur des controverses dont Winnie Mandela en fut l'objet, menant parfois à des condamnations. Dans les années 80, un de ses discours a été interprété comme un appel au meurtre de "traitres" au sein de l'ANC en utilisant des "boîtes d'allumettes". Des histoires de corruption quand elle était dans le gouvernement, ou encore des accusations par la justice sud-africaine pour fraude ou vol.

Mais c'est surtout la mort de Stompie Moketsi, militant de l'ANC, en 1989, qui ternit sa réputation car elle fut accusée d'avoir commandité le meurtre, car la victime aurait été un informateur auprès du gouvernement. Après une première condamnation de six ans de prison, elle fut finalement condamnée à une amende en appel, bien que des témoignages devant la Commission vérité et réconciliation préciseraient un rôle plus grand de Winnie Mandela dans cette affaire. Un élément qui joua, peut-être, dans la distance entre Nelson et Winnie, concrétisée par le divorce en 1996.

Fin d'une époque

Même au crépuscule de sa vie, Winnie Mandela gardait une radicalité dans son esprit vif et restait fidèle à son parti, l'ANC. Son trépas semble marquer la fin de l'époque où le parti symbolisait la lutte pour l'émancipation, dans une perspective socialiste, panafricaine, internationaliste. Une image qui ne peut plus masquer la sombre réalité de l'Afrique du Sud post-apartheid. Dans une interview accordée au journal Jeune Afrique en septembre 2017, elle porta un regard critique et lucide sur la pratique de son parti au pouvoir, en décalage avec les aspirations nées de la lutte contre l'apartheid. "L’ANC n’est pas parvenu à réussir sa mue, du mouvement de libération qu’il fut, avec tous ses rêves, en parti de gouvernement. Les politiques définies sont les bonnes, mais nous sommes incapables de les mettre en œuvre. Chaque semaine, tel ou tel de nos leaders fait l’objet d’accusations, souvent fondées, de corruption. La corruption, c’est le maillon faible de l’ANC, et nos militants de base paient le prix de la mauvaise réputation de leurs chefs" déplora-t-elle, peinée d'assister à cette déchéance progressive du parti.

Mais selon elle, cette évolution de l'ANC porte ses germes dans la phase de transition menée par son ex-mari au début des années 1990, en particulier sur la réforme agraire, qu'elle juge avantageuse pour les blancs car il fallait que les noirs rachètent la terre alors que les colons l'avaient prise par la force militaire selon elle. De quoi affirmer, avec raison et lucidité, que la pauvreté concerne principalement les noirs, notamment les plus jeunes, nés après la chute du régime d'apartheid, vivant toujours dans les townships (Soweto, Mitchell's Plain, Umlazi, etc.). Ou encore que le capital est toujours aux mains des blancs, même si certains noirs, comme Cyril Ramaphosa, actuel président intérimaire de l'Afrique du Sud, se sont engouffrés dans le monde des affaires. Cependant, ce fut au prix de la corruption, et dans le but de former une alliance de classe avec la minorité blanche. Et ce, même si cette dernière a une partie ouvrière liée au prolétariat noir par intérêts de classe. Ce qui amène à soulever certaines contradictions. Autant Winnie Mandela, de par son vécu, développa un discours contre les blancs dominateurs - d'aucuns parleraient de racisme anti-blanc oubliant que "le racisme n'est pas une question d'attitude, c'est une question de pouvoir" (Stokely Carmichael) -, autant elle savait s'entendre avec des blancs. En tant que membre de l'ANC, elle était une alliée du Parti communiste sud-africain, qui compte nombre de blancs dans ses rangs et dont le leader historique fut Joe Slovo, un sud-africain juif. Puis elle avait développé une amitié profonde et sincère avec Marike de Klerk, épouse de Frederik de Klerk, dernier dirigeant de l'Afrique du Sud d'apartheid, éprouvant une grande tristesse lors de l'assassinat de cette dernière, en 2001.

Ce trépas donne l'impression d'un chant du cygne pour l'ANC, si le parti ne se remet pas fondamentalement en question rapidement.

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