Karl Marx encore et toujours capital

Publié le par JoSeseSeko

Photo: vzw Amarant

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À l'heure où on célèbre le bicentenaire de la naissance de Karl Marx, le capitalisme, mode de production économique dominant, peine à masquer les inégalités qu'il génère lui-même, comme l'avait analysé le philosophe et économiste allemand.

"Un spectre hante l'Europe: le spectre de Marx". Cette paraphrase de l'incipit du Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels est ma façon de voir combien le philosophe et économiste allemand continue d'être important, en ce samedi 5 mai 2018, soit 200 ans jour pour jour après la naissance du plus célèbre critique du capitalisme. Né à Trèves, dans l'actuel Land de Rhénanie-Palatinat, Marx aurait bien pu être né français vu qu'entre 1797 et 1814, cette ville située sur la rive gauche du Rhin était annexée par la France révolutionnaire puis impériale, au nom de la politique des frontières naturelles. Issu d'une famille juive convertie au protestantisme, "le Maure", comme le surnommaient ses camarades, se tourna vers ses 20 ans à des études de philosophie, influencé par Georg Wilhelm Friedrich Hegel, philosophe du début du 19e siècle, et son concept de dialectique, tout en critiquant l'aspect idéaliste développé par Hegel et le soumettant à une logique matérialiste, héritée notamment des philosophes antiques Démocrite et Épicure.

Transformer le monde

De par sa critique de Hegel, Marx termina ses études à Berlin, convaincu que "les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer". Et cela au prix du confort social. Heinrich Marx, le père de Karl Marx, était avocat, et la femme de Karl Marx, Jenny von Westphalen, était issue d'une famille de la haute noblesse prussienne. Ce couple, qui s'est marié en 1843, connut l'exil et la misère en conséquence de leur engagement commun pour faire craquer le vieux monde par une voie révolutionnaire. Et à travers le film de Raoul Peck Le jeune Karl Marx, sorti en 2017, on peut y voir une influence importante de Jenny Marx dans le travail intellectuel de son époux. Sans compter cette histoire d'amitié et de combat politique liant Marx à Friedrich Engels, ce dernier lui donnant des pistes sur l'économie politique, ainsi qu'un soutien financier précieux au fil des années et de l'élargissement de la famille Marx - 3 filles et 1 garçon, mort en bas âge -.

Cette envie de transformer le monde poussa Marx à devenir journaliste, malgré les retards de paiements pour ses articles, et à défendre l'idée d'une révolution avec la Ligue des communistes, dont il coordonna le programme politique avec Engels que fut le Manifeste du parti communiste, paru peu avant les révolutions de 1848. Mais face à l'échec de ces dernières, Marx se concentra sur une étude approfondie de l'économie politique, afin d'en sortir une critique exhaustive, dont la première esquisse fut son grand œuvre, le livre 1 du Capital, en 1867. Les livres 2 et 3 étant publiés après sa mort, en 1883 à Londres, sur la base de notes mises bout à bout par Engels. Mais durant ce laps de temps, Marx suivait l'actualité et portait des analyses avec une acuité troublante, comme au sujet de la guerre de Sécession aux États-Unis, soulignant en 1862 le rôle clé de l'état confédéré de Géorgie et que si l'Union contrôlait ce territoire, Dixieland serait fragilisé et perdrait rapidement la guerre. L'histoire lui donnant raison avec la prise d'Atlanta, capitale de la Géorgie, en septembre 1864, et la capitulation du Sud en avril 1865.

Penseur du capitalisme

Si le terme de lutte des classes ne fut pas porté en premier lieu par Karl Marx, l'intellectuel allemand en donna un sens particulier avec le Manifeste communiste, où selon lui: "l'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte des classes". Par la suite, il développera les notions de bourgeoisie et de prolétariat, comment la première exploite la seconde, ainsi que la question de la conscience de classe, etc. Mais Marx est surtout un penseur du capitalisme dans la mesure où il cherche à savoir comment il a pu émerger, qu'est-ce qui en fait sa force et qu'est-ce qui fait qu'il provoque toujours des crises.

Pour Marx, l'émergence du capitalisme se base sur celle de la bourgeoisie comme classe sociale, qui accumule du capital économique avant de pouvoir revendiquer le pouvoir politique face à la noblesse et au clergé, et prendre le pouvoir à partir de la fin du 18e siècle, avec les débuts de la révolution industrielle et la Révolution française. Mais d'où part ce développement de la bourgeoisie? Chez Marx, c'est en phase avec le décloisonnement de l'Europe et la colonisation des Amériques, accentués par l'esclavage négrier, ce qui fait que Marx est un des premiers penseurs à induire un lien entre la traite transatlantique et la naissance du capitalisme, où les plantations et les esclaves servaient de prototypes des usines et des ouvriers actuels, ce qui file des spasmes à nombre de personnes de nos jours. Ce qui fait la force du capitalisme selon Marx, c'est sa portée mondiale car la logique du capitalisme est d'uniformiser les êtres, qu'ils habitent en France, aux États-Unis, en Argentine, en République démocratique du Congo, en Chine, en Nouvelle-Zélande. Et cette uniformisation passe par l'aliénation des prolétaires, forcés de vendre leur force de travail aux patrons et de former une "armée industrielle de réserve" pour faire pression sur les salaires et augmenter ainsi les taux de profit. Mais l'aliénation marche aussi envers les bourgeois, car enfermés dans leur croyance à la libre concurrence, ils ont tendance à finalement se regrouper et à ainsi former un oligopole, voire un monopole privé sur plusieurs secteurs d'activité, s'entendant discrètement pour ne pas trop se marcher dessus. Enfin, ce qui fragilise le capitalisme, c'est justement cet antagonisme de classes sociales, provoquant des crises. Et chez Marx, il s'agit de crises de surproduction car les moyens dont disposent le prolétariat (salaires) ne suffisent pas pour écouler les stocks qu'ils ont produit, puis que le capitalisme fait que l'argent va à l'argent, avec la marchandise jouant le rôle d'intermédiaire dans les échanges, le tout allant dans les poches des capitalistes maximisant les dividendes, qui sont leur principale source de revenu, freinant ainsi l'investissement. Et la crise financière de 2008-2009 a remis en avant ce fonctionnement du capitalisme, permettant à Marx de sortir de l'oubli, voire même d'être salué, comme avec cette étude de la banque Natixis en février dernier sur la dynamique du capitalisme.

Un héritage divers

Vivant, Marx n'était pas aussi populaire dans le mouvement socialiste, notamment en raison de sa rivalité avec Mikhail Bakounine au moment de la 1ère internationale (1864), qu'il ne l'est depuis la révolution russe de 1917, où les bolcheviks se réclamaient de sa pensée et mettaient son portrait dans l'espace public. Et vu les atrocités commises en Union soviétique puis sous la dictature de Mao Zedong en Chine, les marxistes ayant pris le pouvoir dans ces pays donnent l'impression que Marx formulait un totalitarisme destructeur de liberté alors qu'il avait toujours défendu la liberté dans ses écrits, notamment la liberté de la presse. Cette dernière qui fut bafouée par les régimes dits de dictature du prolétariat vénérant Marx. Ce marxisme orthodoxe est le principal courant héritier de Marx et de sa pensée.

Mais un marxisme hétérodoxe revendique l'héritage de Marx. Du côté de l'écosocialisme, qui tient à mettre en avant des propos de Marx issus de l'Introduction générale à la critique de l'économie politique puis du Capital, où l'économiste souligne combien le capitalisme est destructeur non seulement pour l'être humain, mais aussi son environnement, qui en demeure transformé. Le dérèglement climatique que nous connaissons donne raison à cette analyse car nombre d'études scientifiques mettent en avant le rôle de l'activité humaine, donc du capitalisme, dans le réchauffement de la planète. Ce que le marxisme orthodoxe n'a pas su ou voulu prendre en compte car enfermé dans une logique productiviste aliénante. Du côté de l'antiracisme, avec des auteurs comme Cyril Lionel Robert James ou Aimé Césaire, qui inscrivent leurs écrits dans une démarche internationaliste, dénonçant le nationalisme hypocrite des marxistes orthodoxes et occidentaux (blancs), que Césaire nomme fraternalisme dans sa Lettre à Maurice Thorez au sujet du Parti communiste français, suivant la logique de "peuples avancés" et de "peuples arriérés" énoncée par Staline; ou bien appelant à une articulation des luttes - on parlerait de convergence des luttes - chez CLR James, en ces temps de néocolonialisme ravageur en Afrique, lié au colonialisme puis à l'esclavage, dont Marx avait souligné le lien intime avec la naissance du capitalisme, comme évoqué tantôt.

Étant donné l'échec du courant marxiste orthodoxe, il ne serait pas idiot de se tourner vers le marxisme hétérodoxe, dont l'approche anti-autoritaire rapproche de l'anarchisme, pour qui l'appareil d'État est à détruire immédiatement, ou le plus vite possible, par crainte d'une dérive de la dictature du prolétariat. Le tout, en étant moins eurocentriste, ce serait recréer une dynamique favorable pour tuer ce capitalisme qui se sent en danger.

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